Zofia Nalkowska

« ELLE aussi fait partie de ces morts-là, la jeune femme près de la voie ferrée, celle dont l’évasion a échoué.

Elle ne se laisse reconnaître aujourd’hui que dans le récit de l’homme qui a vu et qui n’arrive pas à comprendre. Elle ne vit plus que dans sa mémoire.

Transportés dans de longs trains aux wagons plombés vers les camps d’extermination, ils s’évadaient parfois en route. Mais peu nombreux étaient ceux qui osaient se lancer dans une telle évasion. Cela demandait un courage plus grand que celui d’aller comme ça, sans espoir, sans opposition ni révolte vers une mort certaine.

Parfois, l’évasion réussissait. […] La femme couchée près de la voie faisait partie des courageux. Elle était la troisième de ceux qui étaient descendus dans le trou. Derrière elle, plusieurs autres s’étaient laissés dégringoler. Au même moment, une série de coups de feu avait retenti – comme si quelque chose explosait sur le toit du wagon. Puis aussitôt les coups de feu s’étaient tus. Mais ceux qui restaient pouvaient maintenant regarder l’emplacement sombre des planches arrachées, tel le trou d’une tombe, et continuer de rouler dans le silence en direction de leur propre mort qui les attendait au bout du chemin. »

Zofia Nalkowska, Près de la voie ferrée, éditions Allia, 2009

buster keaton

Buster Keaton

« La marionnette n’a de vie et de mouvement
que celui qu’elle tire de l’action.
Elle s’anime sous le récit, c’est comme une ombre qu’on ressuscite
en lui racontant tout ce qu’elle a fait
et qui, peu à peu, de souvenir devient présence.
Ce n’est pas un acteur qui parle, c’est une parole qui agit »

Paul Claudel

Elliott Erwitt

“Le monde moderne porte en lui-même, comme un cancer, son absence d’âme. Il ne s’en délivrera pas : elle est impliquée par sa propre loi. Et il en sera ainsi jusqu’à ce qu’un appel collectif de l’âme torde les hommes ; ce jour-là vacillera sans doute ce monde dans lequel nous vivons. Mais il est aujourd’hui indifférent à de telles questions : ceux qui cherchent le sens des destinées sont précisément ceux qui ne les dirigent pas. Les deux nécessités qui gouvernent les hommes sont, pour de longues années encore, celles de l’esprit et des passions : la connaissance et l’argent ; celle-ci, avec son cortège de drames, celle-là, avec son drame unique contre lequel toute proposition est vaine : la lutte persistante de l’absolu et de l’humain, lorsque l’idée de l’absolu est devenue sans force, et que la passion de l’Homme s’est éteinte sans trouver un nouvel objet d’amour.”

André Malraux in La nouvelle revue française, N° 165, juin 1927

Tim Burton The Melancholy Death of Oyster Boy and Other Stories). 1982–84   Privation collection, © 2009 Tim BurtonThe Melancholy Death of Oyster Boy and Other Stories.1982–84
Privation collection, © 2009 Tim Burton

MoMA de New York (22 nov. 2009-26 avril 2010)

Robertson DaviesRobertson Davies

“[...] il ne saurait y avoir d’enchantement sans mots. Mais les mots ne suffisent pas. Une histoire non plus. Pour faire naître l’enchantement, l’écrivain doit avoir au fond de lui quelque chose de comparable au talent de l’araignée qui file et tisse sa toile. Il ne suffit pas qu’il ait quelque chose à dire, une histoire à raconter ou une sagesse à transmettre, il lui faut une façon spéciale de dire, qui immobilise sa proie, je veux dire le lecteur.”

Sam SzafranSam Szafran

“Un soir, je travaillais dans cet escalier – j’ai toujours vécu dans les escaliers – et je m’étais endormi. Il faisait nuit. Et j’ai eu un cauchemar. Je me suis réveillé. C’était la pleine lune, et il y avait une ombre portée de la fenêtre sur les marches de l’escalier. J’ai vu d’un seul coup. J’étais passé mille fois sans la voir, et subitement je l’ai vue. Alors j’ai décidé de la dessiner. Mais ça bougeait toutes les trois minutes… La Terre tourne… Il y avait la lumière, ici, découpée, et tout le reste était dans le noir. Je dessinais jusqu’à ce que tout tombe dans le noir, en m’aidant d’une lampe de poche. A un moment donné, tout ce qui était très sombre devenait très clair, et tout ce qui était très clair devenait très sombre. Alors, pour pouvoir faire l’ensemble, je me suis mis à bouger.”

Entretien avec Sam Szafran par Jean Clair

rodin(c) Rodin, Auguste – “Mains (Hands)” – (1904) Marbre -

« J’ai peur de cette époque qui t’a vu naître ; elle est noyée dans la matière, et sait peu de chose de l’âme. Comme le corps perd sa valeur quand l’âme en est absente, l’homme de Dieu se cache en lui-même. La recherche ne réussit pas à le trouver, bien qu’elle le voie face à face. Ne renonce pas au goût de la recherche, même si cent difficultés arrivent dans ta vie. Si tu ne trouves pas la compagnie d’un homme sage, prends de moi ce qui me vient de mon père et de mes ancêtres. Choisis mon maître Rûmî comme compagnon de route, afin que Dieu t’accorde le désir et la ferveur ; car Rûmî distingue et connaît l’écorce et le noyau. Son pied se pose fermement sur la route qui mène à l’Ami. On a donné sur lui bien des explications, mais nul ne l’a vraiment compris. Son véritable sens nous a échappé, comme la gazelle. Les hommes ont appris à danser, avec leur corps, en récitant ses paroles, mais leurs yeux ne se sont pas ouverts à la danse de l’âme ! La danse du corps fait tourbillonner la poussière, la danse de l’âme bouleverse les cieux ; la science et la sagesse proviennent de la danse de l’âme, la terre et le ciel proviennent eux aussi de cette danse. Elle procure à l’individu le ravissement de Moïse ; et grâce à elle la communauté devient l’héritière du Royaume ! Apprendre la danse de l’âme, voilà ce qui importe ; brûler tout ce qui n’est pas Dieu, cela importe seul. Tant que le cœur est enflammé de cupidité et de soucis, l’âme ne parvient pas à danser, ô mon fils ! Le souci, c’est la faiblesse de la foi et la mélancolie, ô jeune homme, « le souci est la moitié de la vieillesse » ! Le sais-tu ? La cupidité « est la pauvreté présente ». Je suis l’esclave de celui qui sait se dominer lui-même. Ô toi qui es la paix de mon âme impatiente, si tu prends part à la danse de l’âme, je te dirai le secret de la religion de Mohammad ; pour toi, jusque dans ma tombe, j’adresserai à Dieu des prières ! »

Mohammad Iqbal, Le Livre de l’Éternité (Djâvid-Nâma), 1932

Leonid Tishkov, Dream Lake(c) Leonid Tishkov, Dream Lake

« Si je vous montre une pierre, l’image que nous avons de nous-mêmes nous rend passif à cette pierre, qui est rugueuse. Elle a subi les différentes transformations de la matière, de la nature. Elle contient pourtant quelque chose d’absolument différent de son apparence extérieure. Elle contient une réalité, une matière, qui possède une constitution, des pouvoirs tout à fait différents de la pierre brute, externe – on pourrait dire historique. À l’intérieur de notre histoire, à l’intérieur de l’homme naturel pousse constamment une force que l’on appelle quelquefois Lumière, quelquefois Dieu, quelquefois la pensée.

Imaginez un bâton de pèlerin, il est le signe que je fais un pèlerinage. Le pèlerinage est toujours un pèlerinage aux sources : – Qui suis-je ? – Qu’est-ce que je viens faire dans cette histoire ? – Qui est l’homme ? – Pourquoi l’homme ? – Vers quoi l’homme ? – De quoi l’homme ? Or, ce bâton de pèlerin, c’est-à-dire cet homme engagé que nous sommes tous ici, est engagé dans un pèlerinage, ne disons pas vers lui-même, vers la vérité, ou vers l’origine : il est engagé dans un pèlerinage vers quelque chose qu’il ne connaît pas, qu’il ne sait pas, qu’il n’imagine pas. Ce bâton en frappant le sol, chante, émet une musique – une musique qui crée autour d’elle un silence qui éteint toute musicalité alentour. Ce que je vous propose, ce sont de petits psychodrames. Cette musique, pour ainsi dire inaudible, insensible, imprévisible… cette musique, enfermée comme une pluie dans un nuage, éteint toute musique alentour.

Musique, donc, de quelque chose d’abstrait. Musique, lumière pourrait-on dire du pèlerinage. Et, qu’est-ce qu’un pèlerinage ? Le pèlerinage est différent d’un voyage. Quel est le mot important dans cette phrase ?
C’est le mot différent. Toute notre histoire tourne autour de ceci :
Il y a des différences. C’est tout ! »

(c) Mounir Hafez, « L’Homme de Lumière » (extrait), conférence prononcée le 6 septembre 1991 Ce Moi sur lequel ma vie ne peut rien, éditions InTexte, 225, pp. 81-82.

Woody Allen as Chaplin, New York, 1972 Irving PennWoody Allen as Chaplin, New York, 1972 Irving Penn

“Pourquoi, ô mon âme, es-tu si triste? et pourquoi me troubles-tu?” demande David le psalmiste. “Pourquoi suis-je si triste?” se lamente Francisco de Miranda au XVIe siècle, “pourquoi ai-je le sentiment de la mort qui m’accompagne toujours?” Et Faulkner, le jeune Faulkner apprenti-poète :

Pourquoi suis-je triste? Moi?
Pourquoi ne suis-je content? Le ciel
Me chauffe ; mais, las, je ne puis
Briser le marbre…

Un accablement avivé d’inquiétude, une tristesse qui se contemple et s’interroge dans une conscience de soi médusée, cherchant son pourquoi et s’aggravant, s’alourdissant de ne point le trouver, voilà – comme toujours en désespoir de cause – la mélancolie. dès les premiers balbutiements, elle vient assombrir les poèmes de Faulkner et imposer partout une tonalité élégiaque. Dans le Faune de marbre un prisonnier pensif exhale longuement sa plainte. Immobile, captif de son corps de pierre, littéralement empêtré, il ne respire que pour soupirer, ne parle que pour gémir et n’a d’yeux que pour s’affliger de la distance qui le sépare du verger alentour et lui interdit d’en goûter les fruits. Mais n’en tire-t-il pas lui aussi une sorte de mascarade? “La tristesse”, dit Walter Benjamin, “est la disposition d’esprit dans laquelle le sentiment donne une vie nouvelle, comme un masque, au monde déserté, afin de jouir à sa vue d’un plaisir mystérieux”. Deux masques, donc, face à face. Entre les deux rien qu’un regard, le rien d’un regard, le rien du désir dans sa chape d’imaginaire.

Mélancolie juvénile. Il en est de plus noires. Sous le masque amer du faune tantalisé on devine les vagues tourments d’une adolescence impatiente de courir enfin l’aventure du monde. Le masque est ici la ruse et la pudeur de l’aveu, il retient l’effusion dans la raideur d’une attitude figée. Rien de moins naturel, en effet, que ce lamento poétique sur fond de pastorale. Pas de mélancolie sans les apprêts d’une rhétorique et l’artifice d’une mise en scène. Narcisse éploré en deuil de lui-même comme du monde, le mélancolique est à la recherche d’un lieu où rassembler les bris du miroir et ressaisir son image perdue. Le moi a besoin d’un théâtre et de rôles à jouer pour conjurer le vertige de sa défaillance.

BLEIKASTEN, André, « Mississippi Blues : Faulkner, le deuil, la mélancolie », Europe, janvier/ février 1992 : 5-20.

Sammy Davis Jr 1Sammy Davis Jr 2Sammy Davis Jr 3Sammy Davis Jr 4Sammy Davis Jr 5Rufus Jones for President (1933)
Sammy Davis Jr (Rufus Jones), un enfant noir, est élu president des Etats-unis dans cette courte comédie musicale.