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« Les femmes de Ronis sont belles parce qu’il les laisse être. Il les aime pour ce qu’elles sont, ce dont elles-mêmes (obligées de se déguiser sans cesse) n’ont probablement qu’une vague idée. « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre », fait dire Baudelaire à la Beauté. Ronis admire Rodin, on s’en doutait. Dans son salon de 1859, Baudelaire parle encore du « rôle divin de la sculpture », qu’il compare à la poésie lyrique. « La sculpture, la vraie, solennise tout, même le mouvement, elle donne à tout ce qui est humain quelque chose d’éternel. » Voici donc, ici, le calme, l’intimité, la tendresse, la sérénité où n’entre pas le profane. Les nus de Ronis, dans leur extraordinaire naturel, sont sacrés. Ce sont des déesses toutes simples de passage dans le vingtième siècle. Il fallait être là pour les voir, à contre-courant de la dévastation générale. La clé est la pudeur qui, dit Heidegger, « met la lenteur en chemin ». Même prises au vol, ces femmes sont d’une merveilleuse lenteur. On dirait qu’elles dorment. Elles dorment, et quelqu’un les voit au-delà du sommeil [...] Et maintenant, c’est l’hiver, on est dans un château, Mouche a quinze ans, elle est assise devant un grand feu de bois dans une cheminée ancienne: les briques, les chenêts, le tisonnier sont ses instruments, elle se chauffe, elle entre dans le feu, Ronis est assis par terre derrière elle, juste où il faut pour faire éclater sa beauté. C’est une jeune sorcière, une magicienne, elle a des pouvoirs cachés. Comme toujours, Ronis trouve une courbe inattendue et puissante (l’arc de la cheminée, la colonne vertébrale éclairée). D’où sort cette beauté? Du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare? Nous sommes en hiver? En été? Mais quand? Où ? Avec qui? Vous retrouvez Mouche l’enchantée, deux ans plus tard, en courbure ramassée, sculptée. Elle a dix-sept ans, elle est sauvée à jamais. Tout est parfait, la position du bras gauche, la main gauche sur la cuisse droite, la grande pensée du corps en lui-même, la trinité des pointes des seins et du nombril. »
Philippe Sollers*, La Beauté L’Infini 105 , hiver 2008
*Il s’agit du texte écrit par Philippe Sollers pour le livre de Willy Ronis Nues.
« Il n’existe pas de vie complète, seulement des fragments. Nous sommes nés pour ne rien avoir, pour que tout file entre nos doigts. Pourtant, cette fuite, ce flux de rencontres, ces luttes, ces rêves… Il faut être une créature non pensante, comme la tortue. Être résolu, aveugle. Car, tout ce que nous entreprenons, et même ce que nous ne faisons pas, nous empêche d’agir à l’opposé. Les actes détruisent leurs alternatives, c’est cela le paradoxe. De sorte que la vie est une question de choix, chacun est définitif et sans grandes conséquences, comme le geste de jeter des galets dans la mer. »
James Salter, un bonheur parfait, éd. De l’Olivier
Le clown lyrique à la Fondation Maeght 2006
« Combien de visages croisés le long des rues qui en rappelaient d’autres, passés, perdus, les physionomies se répétant au fil des années comme un motif de frise, une mode, une habitude, et je pensais la cruauté de la vie qui rendait aux gens vieillissant les traits disparus sous de nouvelles enveloppes, intouchables, indifférentes à soi, comme dans un roman où l’on finirait par réanimer le souvenir oublié à force de persuasion et d’acharnement, dans l’espoir de se convaincre du retour du parent, de l’ami, de l’amant — mais mentait-il pour coller à l’image désirée ou était-ce bien vrai : tu étais revenu? »
Les traits disparus (c) Laurent herrou, texte publié initialement dans l’emploi du temps
«Dans cette vie qui vous apparaît quelquefois comme un grand terrain vague sans poteau indicateur, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repère, dresser une sorte de cadastre pour avoir l’impression de ne plus naviguer au hasard.»
Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard
Il arrive souvent lorsque je m’allonge que ma pensée divagante retrouve alors les contrées arides de mon enfance. Quel que soit le plaisir que j’éprouve à me complaire dans cette nostalgie, c’est souvent l’occasion de mettre un terme passager à mes grandes enjambées. Que Nietzsche, pour qui seules les pensées qui vous viennent en marchant ont de la valeur, veuille bien me pardonner, mais au moment où j’écris ces lignes, j’opte pour la posture de l’inertie, celle du « cul-de-plomb » tant décriée dans l’Ecce Homo. Cette situation est assez paradoxale pour un homme qui prend régulièrement ses décisions en marchant. Serait-ce par atavisme que les chevilles ailées d’Hermès, le colporteur de l’olympe, soient l’instrument de mes pérégrinations alors que je laisse souvent derrière moi les pieds enflés d’oedipe? Serait-ce par hédonisme que la silhouette plate et longiligne de Giacometti ait ma préférence sur l’homme qui marche de Rodin, solidement ancré dans son socle?
Et pourtant, il y a toujours cette petite musique intérieure qui m’interpelle et me guide vers cet horizon lointain où mes espoirs viennent heurter mes craintes. Ces moments là sont cruels car il m’empêche de voler d’une rive à l’autre, de partager mes émotions et de voir mes projets se concrétiser. C’est dans ces instants que je me remémore les propos du regretté écrivain algérien Tahar Djaout tué en 1993 par des islamistes:
« Il y a toujours dans le groupe en marche (en fuite ?) un jeune homme à l’esprit délétère qui porte, en plus du poids du ciel affalé sur le désert, une peine supplémentaire- dans les couloirs de sa tête des milliers de battements d’ailes, des pâturages sans limites, des filles aux lèvres fruitières. Il connaît déjà la mer, la vastitude de l’eau dansante et l’écartèlement des rivages. Une solitude l’enveloppe, lui tisse une aura d’étrangeté, l’exclut de la caravane. C’est pourtant à lui de trouver l’eau, la parole qui revigore, c’est à lui de révéler le territoire- de l’inventer au besoin. C’est à lui de relater l’errance, de déjouer les pièges de l’aphasie, de tendre l’oreille aux chuchotements, de nommer les terres traversées.
Il existe toujours un jeune homme porteur d’un fardeau immatériel qui pèse avec le poids de l’obsession. Il sait des terres plus heureuses où le vent insinue sa fraîcheur dans les cheveux, où les arbres gémissent de volupté, où des palombes ponctuent le ciel léger.Ses yeux sont inutiles. Il n’est que narines et oreilles. Des odeurs surtout l’étourdissent, lui parlent des bêtes et des arbres, nomment pour lui les saisons.Les couleurs, les roches ont leurs odeurs, le midi des plantes surchauffées ses émanations bestiales.
Il existe un jeune homme dissipé mais qui guide (malgré lui ?) la caravane. Ses errances à lui sont sans remède, sans la récompense de la halte bue comme une bienfaisante gorgée d’eau. Ce qu’il sillonne, ce n’est pas le désert de sable et de pierres tranchantes, mais le désert périlleux de sa tête ; il ne recherche ni la verdure ni la source qui oriente les transhumances, ce qu’il recherche est blessant et inutile comme le vert trompeur des acacias- ce qu’il poursuit, c’est la courbe insistante des mouettes qui fardent la mer de leurs cris. »
TAHAR DJAOUT (1954-1993), L’invention du désert, Seuil 1987
Post-scriptum: en ce jour où j’atteins mes trente-sept ans, la moitié d’une vie, une pensée particulière pour celles et ceux que la vie a moins favorisée…
Martin Munkacsi. The Pudle Jumper 1934
Martin Munkacsi ‘Black boys ashore Lake Tanganyika’ (1931)
Martin Munkacsi, [Women having tea], ca. 1930
Martin Munkacsi, Nude with Parasol (Harper’s Bazaar, July 1935)
Martin Munkacsi, photographing for Harper’s Bazzar in Long Island, taking an angle shot of a diver, 1935 © Joan Munkacsi













