Histoire de ma vie

Charlie Chaplin, New York (1952) (c) Richard Avedon

Chaplin achève son autobiographie par ces lignes.

"Il me faut donc maintenant mettre un terme à cette odyssée que j’ai vécue. Je me rends compte que le temps et les circonstances m’ont favorisé. J’ai eu droit à l’affection, à l’amour et aussi à la haine du monde. Oui, le monde m’a prodigué ce qu’il a de mieux et m’a presque entièrement épargné ce qu’il a de pire. Malgré toutes mes vicissitudes, je crois que la fortune et l’infortune s’abattent sur vous au hasard, comme des nuages d’averse. Sachant cela, je ne suis jamais trop bouleversé par ce qui m’arrive d’ennuyeux, et je suis agréablement surpris de ce qui m’arrive de bien. Je n’ai pas d’art de vivre, pas de philosophie : sage ou fou, il nous faut tous lutter avec la vie. Je chancelle sous les contradictions ; parfois de petits détails m’agacent et des catastrophes me laissent indifférent.

Ma vie est pourtant plus passionnante que jamais. Je suis en bonne santé, mon esprit créateur fonctionne toujours et j’ai des projets de films peut-être pas pour moi, mais je les écrirai et je les mettrai en scène pour des membres de ma famille, dont certains sont très doués pour la comédie. Je suis toujours très ambitieux ; je ne pourrai jamais prendre ma retraite.

Il y a beaucoup de choses que je tiens à faire ; outre un certain nombre de scénarios inachevés, j’aimerais écrire une pièce et un opéra…si le temps me le permet.

Schopenhauer a dit que le bonheur est un état négatif, mais je ne suis pas d’accord. Depuis ces vingt dernières années, je sais ce que signifie le bonheur. J’ai la bonne fortune d’être le mari d’une femme merveilleuse. Je voudrais pouvoir en écrire plus long là-dessus, mais c’est d’amour qu’il s’agit, et l’amour parfait est ce qu’il y a de plus magnifique au monde, mais de plus décevant aussi, car c’est plus qu’on ne peut exprimer. En vivant avec Oona, je découvre sans cesse les beautés profondes de son caractère. Même lorsqu’elle marche devant moi sur les trottoirs étroits de Vevey avec une simple dignité, sa petite silhouette bien droite, ses cheveux noirs bien tirés en arrière et révélant quelques fils d’argent, une vague d’amour et d’admiration déferle soudain sur moi quand je songe à tout ce qu’elle est, et j’ai la gorge serrée.

Au milieu d’un tel bonheur, je m’assieds parfois sur notre terrasse au coucher du soleil et je contemple la vaste étendue de pelouse verte et le lac au loin, et par-delà le lac la présence rassurante des montagnes, et je reste là, sans penser à rien, à savourer leur magnifique sérénité."

Charlie Chaplin, Histoire de ma vie, 1964, Robert Laffont

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