Tel continue d’aller le monde pour ceux qui ignorent l’Ephésien

© Death (from The Particle Tarot) by Dave McKean, 2000

« Il paraît impossible de donner à une philosophie le visage nettement victorieux d’un homme et, inversement, d’adapter à des traits précis de vivant le comportement d’une idée, fût-elle souveraine. Ce que nous entrevoyons, ce sont un ascendant, des attouchements passagers. L’âme s’éprend périodiquement de ce montagnard ailé, le philosophe, qui lui propose de lui faire atteindre une aiguille plus transparente pour la conquête de laquelle elle se suppose au monde. Mais comme les lois chaque fois proposées sont, en partie tout au moins, démenties par l’opposition, l’expérience et la lassitude – fonction universelle –, le but convoité est, en fin de compte, une déception, une remise en jeu de la connaissance. La fenêtre ouverte avec éclat sur le prochain, ne l’était que sur l’en dedans, le très enchevêtré en dedans. Il en fut ainsi jusqu’à Héraclite. Tel continue d’aller le monde pour ceux qui ignorent l’Ephésien.

Nos goûts, notre verve, nos satisfactions sont multiples, si bien que des parcelles de sophisme peuvent d’un éclair nous conquérir, toucher notre faim. Mais bientôt la vérité reprend devant nous sa place de meneuse d’absolu, et nous repartons à sa suite, tout enveloppés d’ouragans et de vide, de doute et de hautaine suprématie. Combien alors se montre ingénieuse l’espérance !

Héraclite est, de tous, celui qui, se refusant à morceler la prodigieuse question, l’a conduite aux gestes, à l’intelligence et aux habitudes de l’homme sans en atténuer le feu, en interrompre la complexité, en compromettre le mystère, en opprimer la juvénilité. Il savait que la vérité est noble et que l’image qui la révèle c’est la tragédie. Il ne se contentait pas de définir la liberté, il la découvrait indéracinable, attisant la convoitise des tyrans, perdant son sang mais accroissant ses forces, au centre même du perpétuel. Sa vue d’aigle solaire, sa sensibilité particulière l’avaient persuadé, une fois pour toutes, que la seule certitude que nous possédions de la réalité du lendemain, c’est le pessimisme, forme accomplie du secret où nous venons nous rafraîchir, prendre garde et dormir.

Le devenir progresse conjointement à l’intérieur et tout autour de nous. Il n’est pas subordonné aux preuves de la nature ; il s’ajoute à elles et agit sur elles. Sauve est l’occurrence des événements magiques susceptibles de se produire devant nos yeux. Ils bouleversent, en l’enrichissant, un ordre trop souvent ingrat. La perception du fatal, la présence continue du risque, et cette part de l’obscur comme une grande rame plongeant dans les eaux, tiennent l’heure en haleine et nous maintiennent disponibles à sa hauteur.

Héraclite est ce génie fier, stable et anxieux qui traverse les temps mobiles qu’il a formulés, affermis et aussitôt oubliés pour courir en avant d’eux, tandis qu’au passage il respire dans l’un ou l’autre de nous. […] Disant juste, sur la pointe et dans le sillage de la flèche, la poésie court immédiatement sur les sommets, parce que Héraclite possède ce souverain pouvoir ascensionnel qui frappe d’ouverture et doue de mouvement le langage en le faisant servir à sa propre consommation. Il partage avec autrui la transcendance tout en s’abstenant d’autrui. Au-delà de sa leçon, demeure la beauté sa date, à la façon du soleil qui mûrit sur le rempart mais porte le fruit de son rayon ailleurs. Héraclite ferme le cycle de la modernité qui, à la lumière de Dionysos et de la tragédie, s’avance pour un ultime chant et une dernière confrontation. Sa marche aboutit à l’étable sombre et fulgurante de nos journées. Comme un insecte éphémère et comblé, son doigt barre nos lèvres, son index dont l’ongle est arraché. »

© René Char, Cahiers d’art 1948, avant propos à une traduction des fragments d’ Héraclite par Yves Battistini, in Char, dans l’Atelier du poète, Quarto, Gallimard pp. 545-47.

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