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(c) Jean Roubier, Impasse de la Photographie, 1933

Photoshop sème la zizanie dans la photo de presse

Un nouveau cas de “fauxtographie” a frappé, en mars, le World Press, la plus prestigieuse distinction du photojournalisme au monde : Stepan Rudik, un lauréat dans la catégorie sport, était disqualifié pour avoir effacé, grâce au logiciel Photoshop, un pied dans l’arrière-plan d’une de ses photos. Retouche mineure. “Au World Press, les règles de la profession concernant Photoshop s’appliquent, répond Ayperi Ecer, présidente du jury. On ne peut pas enlever un objet de l’image, quel qu’il soit.”

Cette affaire a animé les discussions sur Internet. D’autant que Stepan Rudik ne s’est pas contenté de gommer un détail disgracieux. Il a recadré la photo pour en faire un gros plan, a transformé le document couleur en noir et blanc, a ajouté du grain pour imiter un film argentique. Pour ces retouches-là, autrement plus criantes, il n’a pas été sanctionné.

Le cas Rudik illustre bien les problèmes auxquels est confronté le photojournalisme depuis l’apparition des logiciels de retouche d’images qui sont accessibles à tous, via l’ordinateur : quelques clics et vous modifiez le contraste, la lumière, les couleurs. Et s’il est aisé de déceler un objet ajouté ou retranché, il est bien plus compliqué de cerner, dans le cas d’un ciel bleu fluo, d’une lumière théâtrale, où commence la manipulation.

Or chez les photoreporters, les images aux couleurs éclatantes sont devenues légion. “Il y a une nouvelle génération qui fabrique les photos qu’elle aimerait voir au lieu de rapporter la réalité, confirme Ayperi Ecer. Sur les 100 000 photos examinées au World Press, environ 20 % sont exclues d’office car elles sont trop photoshoppées.”

Ce débat sera abordé au festival Visa pour l’image, à Perpignan, qui s’ouvre samedi 28 août. Son directeur, Jean-François Leroy, est vent debout contre ce qu’il appelle l’”overphotoshopping ” – l’abus de Photoshop. “Les photographes travaillent pour l’écran, en inventant des couleurs que les imprimantes sont incapables de reproduire sur du papier ! Quand les photos sont plus colorées que les publicités, on peut se poser des questions ! On est très loin de la réalité.”

A partir de 2011, M. Leroy demandera aux photographes, avant de les exposer, leurs fichiers informatiques bruts et originaux, afin de les comparer avec les tirages. Une disposition déjà en vigueur dans certaines compétitions : en 2009, le photographe Klavs Bo Christensen a été exclu du concours de la Photo de l’année, au Danemark, pour avoir saturé les couleurs et contrastes d’images qu’il a prises à Haïti.

Le photographe Philip Blenkinsop, de l’agence Noor, est furieux quand il voit les couleurs splendides dans les magazines. “Ceux qui sont allés dans un camp de réfugiés savent que tout y est terne, délavé par le soleil. Il n’y a pas de couleur fluo. Quand la photo en montre, c’est un mensonge. C’est une insulte pour les réfugiés ! C’est comme si on leur disait que leur vie misérable n’est pas assez intéressante.” Ce photographe, qui utilise l’argentique, ne s’autorise que des retouches mineures. “Une teinte vive est une excuse pour une photo qui n’est pas assez forte en soi. Résultat, toutes les photos se ressemblent : colorées, ennuyeuses.”

Comment la retouche a-t-elle pu s’imposer à ce point dans le photojournalisme ? “Cela a commencé il y a dix ans, explique Ayperi Ecer, surtout chez les photographes scandinaves. Une nouvelle génération est influencée par la peinture, le cinéma.” Ces photographes sont souvent bien accueillis par des journaux en quête de photos efficaces. Ajoutons une tendance. Des magazines réputés, comme Süddeutsche Zeitung Magazin, en Allemagne, lassés des images de presse répétitives, font de plus en plus souvent appel à des “artistes du documentaire” sur des sujets d’actualité. Dans le même sens, nombre de photoreporters font des incursions dans le monde de l’art, dont les critères
sont souples en matière de retouche.

Le photographe Guillaume Herbaut s’inquiète de la nonchalance des jeunes. “J’ai eu en stage des étudiants d’école de photographie qui savent utiliser à la perfection Photoshop : pour redresser les perspectives, enlever des éléments. Ils ne font pas la différence entre la photo plasticienne et la photo documentaire ou le journalisme.”

Le paysage est si brouillé qu’il devient impossible de fixer la frontière entre la créativité du reporter et la manipulation de l’artiste. D’autant qu’une bonne part des acteurs du photojournalisme reconnaît que la retouche, en soi, n’est pas dommageable. Bien avant l’apparition du numérique, les reporters travaillaient leurs images dans la chambre noire pour corriger les défauts – éclairer les zones sousexposées – ou leur donner du relief. Et puis la retouche fait partie du style d’un auteur : des photographes respectés, comme Jan Grarup ou Paolo Pellegrin, ont fait du travail de postproduction un élément essentiel de leur démarche.

De nombreuses voix rappellent que toute prise de vue, en soi, est une représentation, et non un morceau de réel. Beaucoup de facteurs a priori techniques jouent leur rôle : le noir et blanc n’existe pas dans la réalité. Le flou, le flash, le contre-jour, ne sont pas plus “réalistes”.

Le photographe Francesco Zizola, qui a monté une galerie adossée à un laboratoire, en Italie, est souvent accusé d’abuser de Photo-shop. Il va plus loin. “Les nouvelles technologies permettent une plus grande représentation de la réalité des couleurs. Si les couleurs ne nous apparaissent pas naturelles, c’est que nous sommes habitués à celles que nous voyons dans la presse ou ailleurs, depuis l’invention du Kodachrome en 1935. Mais les couleurs n’ont jamais correspondu à la réalité. L’objectivité de l’image photographique est un mythe.”

Pour autant, Zizola trouve qu’il est encore possible de croire au témoignage du photojournaliste, qui s’engage auprès de son lecteur à ne pas altérer la réalité : “Il n’y a pas de mise en scène, pas le moindre ajout, suppression ou déplacement de pixels.”Et il ne s’autorise aucune modification de la teinture.

En attendant, le débat sur Photoshop favorise la suspicion. Le photographe Kadir Van Lohuizen en témoigne :”Récemment, on m’a demandé comment j’avais obtenu une lumière qui venait parderrière ; c’était une voiture qui avait allumé ses phares. Mais je passe plus de temps à justifier mes images qu’à parler du fond.”

(c) Claire Guillot

Article paru dans l’édition du 29.08.10 du journal Le Monde

Ps: “Impasse de la Photographie” est le 500 ème post du clown lyrique

6 Commentaires

  1. Passionnant et effrayant article.
    500è post! Vive le 1000è?
    Bon j’exagère, que chaque jour satisfasse vos envies Mohamed, pour notre plaisir.

    • Merci Ambre de votre intérêt régulier pour les billets du clown lyrique, bien à vous, Mohamed.

  2. Excellent, impressionant article. Merci de le partager.Chaque jour, j’aime davantage ce blog (je ne suis pas photographe, mais j’aime voir ce sujet traité avec passion et qualité).
    Long live le Clown Lyrique!

    • Merci Alda de l’estime dans lequel vous tenez ce blog, bien à vous, Mohamed.

  3. Déjà, bravo pour ton 500è post !
    Débat qui fait rage, j’ai entendu Leroy sur France Info dire qu’il avait refusé un reportage à Gaza où la poussière n’était plus grise. Mais l’article ici est intéresant qui rappelle que la retouche en chambre noire a tjs existé, après, comme dans tout, c’est une question de mesure, et aussi de respect, en photo-journalisme, les règles de véracité devraient être les seules, après, artistes-photographes ont tout loisir de réinterpréter. Tu connais mon sentiment perso je crois, plutôt pour le naturel et pas contre les retouches si elles ne truquent pas la réalité (et mon aversion profonde et épidermique pour ceux qui font croire à du vrai sous leurs manips, pour moi là il y a manipulation qui va plus loin que la technique, mais si c’est dit, assumé, c’est différent). Une fois encore, le débat ici porte sur le photo-journalisme, une éthique est à défendre et les dérives sûrement dangereuses. Intéressant tout ça ! L’oeil et son trompe-l’oeil qui va grandissant ~ *

    • « Cette année encore, et comme toujours, ça y est ! L’annonce est officielle : le photojournalisme est en train de mourir. Il meurt. Il est mort… » Ainsi écrit Jean-François Leroy, le directeur de Visa pour l’Image aux toutes premières lignes de l’édito de son programme et sur le site du festival.
      Va-t-on vers un nouveau rapport d’écriture à l’évènement ?
      Cette question préoccupe bon nombre de journalistes face aux développement des nouveaux supports d’information, néanmoins, je reste pour ma part inquiet et pessimiste pour l’avenir de cette profession.

      Merci karine de tes passages quotidiens et de tes commentaires toujours si pertinents et incisifs. C’est un enrichissement permanent qui m’amène souvent à explorer d’autres pistes de réflexion, bien à toi, mohamed.


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