Narcisse éploré

Woody Allen as Chaplin, New York, 1972 Irving PennIrving Penn, Woody Allen as Chaplin, New York, 1972

"Pourquoi, ô mon âme, es-tu si triste ? et pourquoi me troubles-tu ?" demande David le psalmiste. "Pourquoi suis-je si triste ?" se lamente Francisco de Miranda au XVIe siècle, "pourquoi ai-je le sentiment de la mort qui m’accompagne toujours ?" Et Faulkner, le jeune Faulkner apprenti-poète :

Pourquoi suis-je triste ? Moi ?
Pourquoi ne suis-je content ? Le ciel
Me chauffe ; mais, las, je ne puis
Briser le marbre…

Un accablement avivé d’inquiétude, une tristesse qui se contemple et s’interroge dans une conscience de soi médusée, cherchant son pourquoi et s’aggravant, s’alourdissant de ne point le trouver, voilà – comme toujours en désespoir de cause – la mélancolie. dès les premiers balbutiements, elle vient assombrir les poèmes de Faulkner et imposer partout une tonalité élégiaque. Dans le Faune de marbre un prisonnier pensif exhale longuement sa plainte. Immobile, captif de son corps de pierre, littéralement empêtré, il ne respire que pour soupirer, ne parle que pour gémir et n’a d’yeux que pour s’affliger de la distance qui le sépare du verger alentour et lui interdit d’en goûter les fruits. Mais n’en tire-t-il pas lui aussi une sorte de mascarade ? "La tristesse", dit Walter Benjamin, "est la disposition d’esprit dans laquelle le sentiment donne une vie nouvelle, comme un masque, au monde déserté, afin de jouir à sa vue d’un plaisir mystérieux". Deux masques, donc, face à face. Entre les deux rien qu’un regard, le rien d’un regard, le rien du désir dans sa chape d’imaginaire.

Mélancolie juvénile. Il en est de plus noires. Sous le masque amer du faune tantalisé on devine les vagues tourments d’une adolescence impatiente de courir enfin l’aventure du monde. Le masque est ici la ruse et la pudeur de l’aveu, il retient l’effusion dans la raideur d’une attitude figée. Rien de moins naturel, en effet, que ce lamento poétique sur fond de pastorale. Pas de mélancolie sans les apprêts d’une rhétorique et l’artifice d’une mise en scène. Narcisse éploré en deuil de lui-même comme du monde, le mélancolique est à la recherche d’un lieu où rassembler les bris du miroir et ressaisir son image perdue. Le moi a besoin d’un théâtre et de rôles à jouer pour conjurer le vertige de sa défaillance.

BLEIKASTEN, André, « Mississippi Blues : Faulkner, le deuil, la mélancolie », Europe, janvier/ février 1992 : 5-20.

Vanity Fair Dec.1983 Woody Allen as Groucho Marx Cover (Irving Penn Photo)

Irving Penn,Woody Allen as Groucho Marx, Vanity Fair Dec.1983

Woody Allen Photographed by Irving Penn, Vogue, December 1972

Woody Allen by Irving Penn, Vogue, December 1972

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2 thoughts on “Narcisse éploré

  1. J’aime depuis de longs mois venir me promener par chez vous, assurée de découvrir des univers, texte-réflexion-résonance-vision, qui par différents chemins de traverse, nourrissent, apaisent, ravivent mes recherches artistiques. Merci à vous.

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