Vous voulez quoi ?

Johannes Schwab, « Annie », Habitual Grace series, Berlin 2010

« Vous devriez ne pas la connaître, l’avoir trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans une rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous-même, en vous, en toi, au hasard de ton sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent.

Vous pourriez l’avoir payée.

Vous auriez dit : Il faudrait venir chaque nuit pendant plusieurs jours.

Elle vous aurait regardé longtemps, et puis elle vous aurait dit que dans ce cas c’était cher.
Et puis elle demande : Vous voulez quoi ?

Vous dites que vous voulez essayer, tenter la chose, tenter connaître ça, vous habituer à ça, à ce corps, à ces seins, à ce parfum, à la beauté, à ce danger de mise au monde d’enfants que représente ce corps, à cette forme imberbe sans accidents musculaires ni de force, à ce visage, à cette peau nue, à cette coïncidence entre cette peau et la vie qu’elle recouvre.

Vous lui dites que vous voulez essayer, essayer plusieurs jours peut-être.
Peut-être plusieurs semaines.
Peut-être même pendant toute votre vie.
Elle demande : Essayer quoi ?

Vous dites D’aimer. »

Extrait de « La Maladie de la mort », p. 7, un roman de Marguerite Duras publié en 1982 aux Éditions de Minuit.

Rudolf Schneider-Rohan, Study, circa 1930

« Vous écoutez le bruit de la mer qui commence à monter. Cette étrangère est là dans le lit, à sa place, dans la flaque blanche des draps blancs. Cette blancheur fait sa forme plus sombre, plus évidente que ne le serait une évidence animale.

Vous regardez cette forme, vous en découvrez en même temps la puissance infernale, l’abominable fragilité, la faiblesse, la force invincible de la faiblesse sans égale.

Vous quittez la chambre, vous retournez sur la terrasse face à la mer, loin de son odeur. II fait une pluie fine, la mer est encore noire sous le ciel décoloré de lumière.

Vous entendez son bruit. L’eau noire continue de monter, elle se rapproche. Elle bouge. Elle n’arrête pas de bouger. De longues lames blanches la traversent, une houle longue qui retombe dans des fracas de blancheur. La mer noire est forte II y a un orage au loin, c’est souvent, la nuit.

Vous restez longtemps à regarder. L’idée vous vient que la mer noire bouge à la place d’autre chose, de vous et de cette forme sombre dans le lit. »

Extrait de « La Maladie de la mort », p. 30-32, un roman de Marguerite Duras publié en 1982 aux Éditions de Minuit.

Helmut Newton, Two Playmates, Hollywood, 1986

« J’introduis ici, d’une manière qui peut paraître arbitraire, des pages écrites sans autre pensée que celle d’accompagner la lecture d’un récit presque récent (mais la date n’importe pas) de Marguerite Duras. Sans l’idée claire, en tout cas, que ce récit (en lui-même suffisant, ce qui veut dire parfait, ce qui veut dire sans issue) me reconduirait à la pensée, poursuivie par ailleurs, qui interroge notre monde – le monde qui est nôtre pour n’être à personne – à partir de l’oubli, non pas des communautés qui y subsistent (elles se multiplient plutôt), mais de l’exigence « communautaire » qui les hante peut-être, mais s’y renonce presque sûrement. »

Maurice Blanchot, La communauté inavouable, Editions de Minuit, 1983.

Heinz Hajek-Halke – untitled, Katharina Berger, 1932

En préalable à ce travail, et pour un lecteur qui n’aurait pas vu la pièce (le théâtre de Bobigny donna en 1997 dans une mise en scène de Bob Wilson le texte de Marguerite Duras), je voudrais présenter quelques phrases écrites par MAURICE BLANCHOT sur la pièce dans son texte  » la communauté inavouable » : C’est simple – un homme qui n’a jamais connu que ses semblables, c’est à dire seulement d’autres hommes… et une jeune femme, liée par un contrat payé pour quelques nuits… rapport seulement contractuel… parce qu’elle a pressenti dès l’abord. qu’incapable de pouvoir aimer, il ne peut s’approcher d’elle que conditionnellement… de même qu’elle s’abandonne en apparence entièrement, mais n’abandonne que la part d’elle-même qui est sous contrat, préservant ou réservant la liberté qu’elle n’aliène pas… . Cette impuissance n’est nullement l’impuissance banale d’un homme défaillant, face à une femme qu’il ne saurait rejoindre sexuellement. Il fait tout ce qui doit être fait. Elle le dit avec sa concision sans réplique  » cela est fait ». Davantage, il lui arrive  » par distraction  » de provoquer le cri de la jouissance… Mais comme rien en lui ne correspond à ces mouvements excessifs… il les réprime, il les annule…

Le manque de sentiment, le manque d’amour, c’est cela, donc qui signifierait la mort, cette maladie mortelle dont l’un est frappé sans justice et dont l’autre apparemment est indemne, bien qu’elle en soit la messagère et, à ce titre, non dégagée de responsabilité.

Dr Didier MION, Duras, de la maladie de la mort au mal dit de la mère, Hôpital Robert Ballanger – Aulnay sous Bois
Cercle d’Etudes Psychiatriques Henri Ey de Paris, 1997

Emil Otto Hoppé, Beatrice Appleyard, 1934

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2 thoughts on “Vous voulez quoi ?

  1. Vous n’êtes pas un blog facile.
    Mais même si on n’a rien dire, ou peur de dire, ou trop à dire, on s’imprègne des images, et on change, petit à petit. Je crois.
    Merci.

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