I’M DESPERATE

Gillian Wearing, I’M DESPERATE From the series Signs that say what you want them to say and not Signs that say what someone else wants you to say, 1992-1993

Le désespoir est-il un avantage ou un défaut ? L’un et l’autre en dialectique pure. À n’en retenir que l’idée abstraite, sans penser de cas déterminé, on devrait le tenir pour un avantage énorme. Être passible de ce mal nous place au-dessus de la bête, progrès qui nous distingue bien autrement que la marche verticale, signe de notre verticalité infinie ou du sublime de notre spiritualité. La supériorité de l’homme sur l’animal, c’est donc d’en être passible, celle du chrétien sur l’homme naturel, c’est d’en être conscient, comme sa béatitude est d’en être guéri.

Ainsi, c’est un avantage infini de pouvoir désespérer, et, cependant, le désespoir n’est pas seulement la pire des misères, mais notre perdition. D’habitude le rapport du possible au réel se présente autrement, car si c’est un avantage, par exemple, de pouvoir être ce qu’on souhaite, c’en est un encore plus grand de l’être, c’est-à-dire que le passage du possible au réel est un progrès, une montée. Par contre, avec le désespoir, du virtuel au réel on tombe, et la marge infinie d’habitude du virtuel sur le réel mesure ici la chute. C’est donc s’élever que de n’être pas désespéré. Mais notre définition est encore équivoque. La négation, ici, n’est pas la même que de n’être pas boiteux, n’être pas aveugle, etc. Car si ne pas désespérer équivaut au défaut absolu de désespoir, le progrès, alors, c’est le désespoir. Ne pas être désespéré doit signifier la destruction de l’aptitude à l’être : pour qu’un homme vraiment ne le soit pas, il faut qu’à chaque instant il en anéantisse en lui la possibilité. D’habitude le rapport du virtuel au réel est autre. Les philosophes disent bien que le réel, c’est du virtuel détruit ; sans pleine justesse toutefois, car c’est du virtuel comblé, du virtuel agissant. Ici, au contraire, le réel (n’être pas désespéré), une négation par conséquent, c’est du virtuel impuissant et détruit ; d’ordinaire le réel confirme le possible, ici il le nie.

Le désespoir est la discordance interne d’une synthèse dont le rapport se rapporte à lui-même. Mais la synthèse n’est pas la discordance, elle n’en est que le possible, ou encore elle l’implique. Sinon, il n’y aurait trace de désespoir, et désespérer ne serait qu’un trait humain, inhérent à notre nature, c’est-à-dire qu’il n’y aurait pas de désespoir, mais ce ne serait qu’un accident pour l’homme, une souffrance, comme une maladie où l’on tombe, ou comme la mort, notre lot à tous. Le désespoir est donc en nous ; mais si nous n’étions une synthèse, nous ne pourrions désespérer, et si cette synthèse n’avait pas reçu de Dieu en naissant sa justesse, nous ne le pourrions pas non plus.

D’où vient donc le désespoir ? Du rapport où la synthèse se rapporte à elle-même, car Dieu, en faisant de l’homme ce rapport, le laisse comme échapper de sa main, c’est-à-dire que, dès lors, c’est au rapport à se diriger. Ce rapport, c’est l’esprit, le moi, et là gît la responsabilité dont dépend toujours tout désespoir, tant qu’il existe ; dont il dépend en dépit des discours et de l’ingéniosité des désespérés à se leurrer et leurrer les autres, en le prenant pour un malheur – comme dans le cas du vertige que le désespoir, quoique différent de nature, sur plus d’un point rappelle, le vertige étant à l’âme comme le désespoir à l’esprit et fourmillant d’analogies avec lui.

Puis, quand la discordance, le désespoir, est là, s’ensuit-il sans plus qu’elle persiste? Point du tout ; la durée de la discordance ne vient pas de la discordance, mais du rapport qui se rapporte à lui-même. Autrement dit, chaque fois qu’une discordance se manifeste, et tant qu’elle existe, il faut remonter au rapport.

Søren Kierkegaard, Traité du désespoir, 1849, traduction Knud Ferlov et Jean-Jacques Gateau, (LIVRE PREMIER : Que le désespoir est une maladie mortelle, Ch. II, Désespoir virtuel et désespoir réel), Gallimard © 1949-1988, pages 64 à 66.

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3 thoughts on “I’M DESPERATE

  1. Comme tu nous gates cher Mohamed. Tes textes sont magnifique sur des images qui restent extraordinaires. C’est comme si tu vais mis le son/ leçon. Pas de paraphrase de l’image juste le complément d’un état d’esprit , d’un état de voir, d’un état d’être. J’apprends, je relis avec toi. Merci de tant de générosité.

  2. "I’M DESPERATE" en majuscules et avec le sourire :D Du coup ça fait un peu… beaucoup… "le clown lyrique". J’aime vraiment cette photo, elle n’est pas aussi "anodine" que ça.

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