La paresse sans bâiller

Bill Brandt, London 1955© Bill Brandt, Portrait of a Young Girl, Eaton Place, London, 1955

« Comme la tenue d’intérieur d’Oblomov seyait aux traits calmes de son visage et à son corps efféminé ! Il portait une robe de chambre en étoffe de Perse, une vraie robe de chambre orientale, où rien ne rappelait l’Europe, sans glands, sans  velours, sans taille, si ample qu’Oblomov aurait pu s’en envelopper deux fois. Selon l’immuable mode asiatique, les manches allaient en s’élargissant, des doigts jusqu’à l’épaule. Bien que cette robe de chambre eût perdu de sa fraîcheur primitive, bien qu’elle eût remplacé par endroits son éclat d’origine par un lustre honorablement acquis, elle n’en gardait pas moins la vivacité de la couleur orientale et la solidité de son tissu.

Aux yeux d’Oblomov cette robe de chambre avait une foule de qualités inappréciables : elle était douce, souple, ne pesait pas sur le corps ; telle une esclave docile, elle se pliait au moindre mouvement.

Chez lui, Oblomov ne portait jamais ni cravate ni gilet ; il aimait être à l’aise, se sentir libre. Ses pantoufles étaient longues, moelleuses et larges. Quand, assis sur son lit, il laissait pendre ses jambes, immanquablement, sans qu’il eût même àregarder, ses pieds s’y glissaient tout seuls. La position allongée n’était pour Ilia Ilitch ni nécessaire, comme pour un malade ou pour un homme qui veut dormir, ni accidentelle, comme pour une personne fatiguée, ni voluptueuse comme chez le fainéant ; c’était son état normal.  Quand il était à la maison — et il y était presque toujours — il demeurait couché, et toujours dans cette chambre où nous l’avons trouvé, qui lui servait de chambre à coucher, de cabinet et de salon. Il était rare qu’il mît les pieds dans les trois autres pièces : le matin, et encore, seulement lorsque son valet balayait sa chambre, ce qui n’arrivait pas tous les jours. Dans ces pièces, les meubles étaient recouverts de housses, les tentures étaient baissées. La chambre où reposait Ilia Ilitch semblait, à première vue, joliment arrangée.  On y voyait un bureau en acajou, deux divans tapissés de soie, de beaux paravents brodés de fleurs et d’oiseaux inouïs. Il y avait des tentures de soie, des tapis, plusieurs tableaux, des bronzes, des porcelaines et quantité de charmants bibelots. Mais l’ensemble de ces objets avait un sens qu’un œil exercé aurait démêlé surlechamp. »

© Ivan Gontcharov, OBLOMOV, Collection, Bibliothèque L’Âge d’Homme, Classiques slaves, 1988

Marina Pérez by Matthias Vriens for Numéro #64 June-July 2006© Matthias Vriens, Marina Pérez for Numéro #64, June-July 2006

Philippe Halsman Enrica Soma 1947

© Philippe Halsman, Enrica Soma, 1947

Ralph Gibson

© Ralph Gibson, “Quadrants – Tinda”, 1975, USA

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