Norman Mailer

Diane Arbus Norman Mailer at home, Brooklyn NY, 1963 

« Je crois en l’idée de karma, en une chaîne de causes et d’effets depuis l’enfance et d’une vie à l’autre, mais absolument pas en la prédestination. D’ailleurs, toute cette notion de prédestination est assez confuse en soi! Je crois également au libre arbitre et à la volonté propre de chacun, à des «moments existentiels» non prévisibles, mais jusqu’à un certain point seulement puisque nous sommes largement conditionnés. En d’autres termes, la plupart de nos actions sont dictées par l’habitude; si elles ne sont pas à proprement parler prédéterminées, elles sont en tout cas largement prévisibles. Au milieu de tout cela, un «moment existentiel» est un moment de volonté propre et de libre arbitre où l’on ne sait pas soi-même avant comment l’on va agir.[…] Elle est sans doute tolérable pour d’autres, mais pas pour moi. Je pense que l’absurdité fait partie de l’enjeu spirituel de cette fin de siècle, où il devient de plus en plus difficile de croire en quoi que ce soit. L’absurdité est un plaisir fugace, comme une cigarette que l’on fume en riant, tout en sachant qu’elle est nocive. C’est une drogue, mais une drogue hideuse car elle nous pousse à ricaner. Elle nous ôte tout sens des lois humaines, tout sens profond des valeurs, et nous éloigne notamment de la compassion, essentielle à la survie de l’homme. Quelqu’un d’indifférent peut être ému par la souffrance d’un autre: «Ce qui lui arrive est si triste», pense-t-il alors. Mais l’absurdité lui souffle au même moment: «Comment ça, triste? Cet homme est sans intérêt et il mérite ce qui lui arrive.» C’est l’absurdité qui a permis l’existence des camps de concentration, parce qu’elle a en quelque sorte «habilité» des hommes à ricaner quand d’autres hommes vacillaient au moment d’entrer dans les chambres de la mort.[…] Je ne dirais pas que la société est oppressante, mais plutôt qu’elle nous façonne. Certains d’entre nous sont complètement façonnés par elle, d’autres nettement moins. Nous connaissons tous des gens qui n’agissent qu’en fonction des autres, ceux-ci agissant à leur tour en fonction d’autres encore… Pour revenir à ce «moment existentiel», je pense qu’il y a un autre type d’individus, des innovateurs, qui n’empruntent pas le même chemin. »

Norman Mailer Entretien avec Isabelle Fiemeyer – Novembre 1995