La Défense Loujine

Vladimir Nabokov

« Après avoir manqué l’école trois ou quatre fois, Loujine avait découvert l’inaptitude de sa tante au jeu d’échecs. Ses pièces s’emmêlaient en une masse informe d’où émergeait tout à coup un roi sans défense et sans couverture. Mais le vieillard, lui, jouait divinement bien. Dès leur première rencontre – lorsque sa tante avait dit précipitamment, en enfilant ses gants : « À mon grand regret, je suis obligée de sortir, mais vous pouvez rester et jouer aux échecs avec mon neveu, merci pour ces magnifiques muguets », et que le vieillard s’était assis et avait dit en soupirant : « Il y a longtemps que je n’ai pas joué… eh bien, jeune homme, la main gauche ou la main droite ? » – dès cette première rencontre, Loujine (dont les oreilles, après quelques coups, étaient devenues brûlantes et qui ne pouvait plus avancer nulle part) avait eu l’impression de jouer à un jeu totalement différent de celui que sa tante lui avait appris. Une senteur exquise flottait autour de l’échiquier. Le vieillard appelait les chevaux des cavaliers et les officiers des fous ; et, après avoir joué un coup désastreux pour son adversaire, il annulait ce coup, puis, comme il eût démonté pour l’enfant le mécanisme d’un instrument précieux, il lui expliquait ce qu’il aurait dû faire pour éviter la défaite. II gagna facilement les quinze premières parties, sans avoir réfléchi une seule minute ; pendant la seizième, il se mit brusquement à réfléchir et eut de la peine à la gagner. Mais le dernier jour, après avoir vu le vieillard arriver avec un véritable buisson de lilas que l’on ne savait où fourrer et sa tante filer dans sa chambre sur la pointe des pieds pour s’éclipser, sans doute par l’escalier de service, Loujine, au terme d’un combat prolongé et très éprouvant (durant lequel il avait découvert que le vieillard pouvait souffler bruyamment) avait eu une brusque illumination – et cette sorte de myopie de l’entendement, qui lui voilait d’un angoissant brouillard les perspectives du jeu d’échecs, s’était dissipée – « Eh bien, partie nulle », avait dit le vieillard. Comme on remue le levier d’une machine détraquée, il fit avancer plusieurs fois la reine, de-ci, de-là, et répéta : « Partie nulle. Échec perpétuel. » Loujine essaya, lui aussi, de faire fonctionner le levier, puis s’arrêta et, gonflant ses joues, demeura Ies yeux fixés sur l’échiquier. « Vous irez loin, dit le vieillard, si vous continuez ainsi, vous irez loin. De grands progrès. C’est la première fois que je vois cela… Vous irez très, très loin. »

Vladimir Nabokov, La Défense Loujine, 1930