Jeux de la poupée

Hans Bellmer

En 1932, Hans Bellmer assiste à une représentation des Contes d’Hoffmann, un opéra d’Offenbach dans lequel une poupée automate nommée Copélia tient le rôle principal. Trois ans plus tard, l’artiste crée un mannequin de bois pourvu d’articulations à boules qu’il photographie dans des positions provocantes. Référence à la vogue des mannequins de l’entre-deux-guerres ? Objet anatomique ? Icône ? Fétiche ? Objet érotique ? « Le corps, écrit Hans Bellmer dans L’Anatomie de l’image, est comparable à une phrase qui vous inciterait à la désarticuler pour que se recomposent, à travers une série d’anagrammes sans fin, ses contenus véritables. » (Hans Bellmer, L’Anatomie de l’image, Ed. Allia, 2002.)

Sur le conseil de Paul Éluard, l’artiste colorie ces photographies à la main, avec une peinture à l’aniline. Ce procédé utilisé pour les photographies anciennes – notamment érotiques – accentue la sensation d’artifice.

En 1949, quinze de ces images seront publiées, accompagnées de poèmes de Paul Éluard, dans un livre intitulé Jeux de la poupée. Un autre texte d’Éluard sur la poupée, Appliquée, paraît en 1935 dans la revue Le Minotaure.

« On ne l’entend jamais parler de son pays, de ses parents. Elle craint une réponse du néant, le baiser d’une bouche muette. Agile et délivrée, légère mère enfant, elle jette à bas le manteau des murs et peint le jour à ses couleurs. Elle effraye les bêtes et les enfants. Elle rend les joues plus pâles et l’herbe plus cruellement verte. » (Éluard, Jeux vagues de la poupée, in Jeux de la poupée, 1949.)

« Elle s’éveille. Elle est seule dans son lit. Que n’a-t-elle une horloge pour l’arrêter ? Appliquée penche la tête, écoute. Le silence la fait rire. Longue chute de ses cheveux noirs sur son corps minable. Appliquée passe une robe transparente. Dessous, elle a noué tant de rubans qu’une grande tiédeur l’habille de mousse et d’animaux tranquilles. Elle lèche ses doigts. Le tour de sa bouche a des saveurs d’étincelles. » (Éluard, Appliquée, in Le Minotaure, 1935.)

(In Paul Éluard, Œuvres complètes, T.1, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1968, pp. 1007 et 688.)

Pierre Ryngaert © Centre Pompidou