Anais Nin

Anaïs Nin c. 1970 irving penn

« June est venue chez moi lundi. Je voulais en finir avec les mystères, avec le suspense. Je lui ai demandé avec une cruauté et une brutalité qui auraient pu être celles de Henry (l’écrivain Henry Miller) : « Est-ce que vous aimez les femmes ? Avez-vous regardé en face votre attirance pour les femmes ? »

Sa réponse fut si calme : « Jean (son ancienne amie) était trop masculine. J’ai fait face à mes sentiments. J’en suis pleinement consciente. Mais je n’ai encore jamais rencontré personne avec qui j’aurais désiré les vivre jusqu’au bout. D’ailleurs je ne sais pas au juste ce que je veux vivre jusqu’au bout. »

Puis elle s’est dérobée à mes questions (…). Ses mains tremblaient. Elle était agitée. J’avais honte d’avoir été aussi directe. J’étais intensément nerveuse. Elle me dit qu’au restaurant elle avait voulu regarder mes pieds nus dans les sandales mais n’avait pu s’y résoudre. Je lui dis que j’avais eu peur de regarder son corps, malgré l’envie que j’éprouvais. Nous parlions à bâtons rompus, de façon chaotique (…). Notre nervosité était insupportable.

Je vis alors la beauté de son corps que je n’avais pas osé regarder, je vis sa plénitude, sa densité, et sa richesse me submergea.

Lorsqu’elle était en bas sur le divan, l’échancrure de sa robe noire laissait voir la naissance de sa gorge admirable. Je tremblais. J’avais conscience de mes sentiments et de nos désirs inarticulés. Elle tenait des propos sans suite mais je savais maintenant qu’elle parlait pour couvrir une conversation plus profonde, parlait à l’encontre de ce que nous ne pouvions exprimer.

Je revins, après l’avoir accompagnée à la gare, étourdie, épuisée, euphorique, heureuse, malheureuse.

Nous nous retrouvâmes le lendemain à l’American Express. Elle portait son costume tailleur parce que j’avais dit qu’il me plaisait (…) J’étais heureuse et June exultait. Nous parlions simultanément. « J’ai voulu vous téléphoner hier soir. » June déclara : « Je voulais vous dire combien j’étais malheureuse » (…) Nous avions la même crainte de nous déplaire l’une à l’autre, de nous décevoir. Elle était allée au café retrouver Henry.  » Je me sentais comme droguée. Vous occupiez toutes mes pensées. Des bruits de voix m’arrivaient de loin. J’étais euphorique. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Qu’est-ce que vous m’avez fait ? ».

Elle ajouta :  » J’ai toujours su garder mon sang-froid, j’ai toujours bien su parler. Jamais personne ne m’a fait perdre la tête.

Lorsque je compris ce qu’elle me révélait, je fus transportée de joie. Moi lui faire perdre la tête à elle ? C’est donc qu’elle m’aimait ? June ! Elle s’assit à côté de moi au restaurant, petite, timide, effacée, apeurée et j’étais émue, je pouvais à peine supporter mon émotion.

Anaïs Nin, Journal 1931 ~ 1934