Ils veulent rentrer dans l’appareil

William Klein

Quand il était gamin à New York avant guerre, il avait très peur de croiser certaines bandes de jeunes de son quartier, très occupés à glander sur les marches d’entrée d’un immeuble. Mais quand la rencontre avait lieu, le dilemme était soit de changer de trottoir, soit de serrer les fesses en passant devant les boys qui cherchaient au mieux la vanne, au pire la castagne : « Quand tu passais à leur hauteur les yeux baissés, ils te demandaient, façon De Niro dans Taxi Driver, « Tu regardes quoi là ? » Et si jamais tu répondais « Rien », c’était l’engrenage qui pouvait finir en cassage de gueule : « Rien ! Comment ça rien ? Tu penses que je suis rien ? », etc. Moi, j’avais trouvé une parade complètement conne mais qui marchait, je grognais une réponse du genre, « En te regardant je me vois », un truc comme ça, à peu près inaudible, et le temps que les mecs réfléchissent, je passais. »

Serait-ce le mode d’emploi des photographies de William Klein ? Il regarde quoi ? Rien, les autres, c’est-à-dire rien d’autre que lui-même. D’ailleurs, le seul moment de la rencontre où Klein manque se mettre en rogne (même à son âge, on n’aimerait pas qu’il vous en retourne une), c’est quand il s’arrête quelques instants sur cette fameuse photographie des années 50 où l’on voit des gamins de New York brandir des revolvers. « Ces gosses jouaient aux gendarmes et aux voleurs à la sortie de l’école. Je leur ai dit « Allez les gars, faites les durs », et tout le monde rigolait, ça se voit. Et voilà que cette photographie a été souvent demandée pour illustrer des enquêtes sur la violence des jeunes. Quelle blague ! Ce qu’on voit sur cette image c’est que ces gamins ont la même conception de la photographie que moi : ils veulent rentrer dans l’appareil. »

William Klein, peinture sur soi (c) Gérard Lefort, NexT Libération, 27 OCTOBRE 2008