« Caché, je vis caché sous un marteau de fables. »

Berenice Abbott (1898 – 1991), Cocteau in Bed with Mask, 1927

« Vous êtes, Monsieur, un homme très célèbre et presque inconnu. Vous le savez, vous en souffrez et dites, de vous-même : « Caché, je vis caché sous un marteau de fables. » Une importune légende vous enveloppe, vous masque et vous désole. Elle fit de vous d’abord un prince frivole, éclairé par les couleurs vives des projecteurs de Diaghilew, puis un magicien dont la prodigieuse facilité eût fait naître, d’un coup de baguette, poèmes, romans, drames, films, ballets, dessins, fresques et pastels. Le vrai Jean Cocteau, grave et laborieux, déteste ce personnage. Vous l’évitez comme la peste ; vous ne voudriez pas lui serrer la main. C’est pour le fuir que vous habitez loin de Paris ; il n’y a pas place dans la même ville pour vous deux.

Il faut avouer que ce double fabuleux n’a guère avec vous de traits communs. Le grief qu’on vous fit, de toucher à tout, est proprement absurde. Il vous arrive, parce que vous avez de multiples dons, de changer de véhicule, mais c’est pour porter les mêmes vérités. Une bouteille peut contenir tour à tour des liqueurs blanches ou rouges, vertes ou noires ; cela ne change rien à sa forme. Vous avez demandé à toutes les Muses de conter vos travaux et vos peines. Mais vous n’avez quitté chacune des Sœurs qu’après en avoir tiré tout ce qu’elle peut enseigner. « Si j’écris, j’écris, dites-vous ; si je dessine, je dessine ; si je m’exprime par l’écran, je délaisse le théâtre ; si j’aborde le théâtre, j’abandonne le film, et le violon d’Ingres me semble toujours être le meilleur des violons. »

Poème ou roman, film ou pièce de théâtre, à travers tout ce que vous faites court fidèlement ce fil rouge qui est votre marque. En leurs infinies combinaisons, les ingrédients de votre alchimie : ange, rose, coq, statue, théâtre, chevaux, marbre, glace, neige, tir, balle, coquille d’œuf dansant sur le jet d’eau demeurent invariables. Dans le tapis bigarré qu’est une œuvre, Henry James se plaisait à chercher la figure mystérieuse qui se cache sous le lacis des arabesques. Chez tout grand auteur, cette figure existe. Sous le désordre apparent des couleurs, des motifs et des chatoiements, on devine un visage immuable et secret. Vous avez toujours fait la même pièce, toujours écrit le même livre, toujours exprimé les mêmes sentiments. Quels sont-ils et qu’êtes-vous, Monsieur ? »

Réponse de M. André Maurois au discours de M. Jean Cocteau

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE le jeudi 20 octobre 1955 PARIS PALAIS DE L’INSTITUT