Les filles de joie del señor Cuevas

(c) José Luis Cuevas
Carnicería humana, 28-VII-06

Cuevario
Museo José Luis Cuevas

Les putains ont toujours exercé sur moi une grande attirance. Avec la plume, le pinceau ou le crayon, sur toute sorte de texture de papier, j’ai suivi les sinuosités de leurs corps voluptueux. Certains beaux, d’autres difformes, mais toujours séducteurs. Je les dessine cependant à une prudente distance, car j’imagine ces Filles de Joie porteuses de terribles maladies. Après Agustin Lara, génial musicien, je suis l’artiste mexicain qui s’est le plus occupé dans son œuvre de ces marchandes de plaisir. Où que je me trouve, je prends toujours le temps d’aller voir les putains, ce qui pour moi signifie aller les dessiner. Des plus obscurs recoins de la Colonia Guerrero à Mexico, jusqu’aux ruelles bien éclairées de Hambourg. A Acapulco, je vais les voir chez Rebeca, et à Paris, avenue de Clichy, je leur propose de monter à mon studio de la rue Condamine. A Madrid, rue Etchegaray, je les ai vues passer avec leurs gigolos et leurs maquerelles. A Tanger, je les ais rencontrées dans de sordides lupanars où elles se vendent au plus offrant… De même que la légende veut qu’Agustin Lara ait été pianiste dans un bordel, j’aimerais que l’on sache, parce que c’est vrai, qu’il y a longtemps et n’étant qu’un adolescent, j’ai décoré une de ces maisons de la Colonia Roma avec des dessins érotiques. La patronne de la maison, une Allemande de belle prestance, voulut me payer en espèces, et je choisis une jolie pupille dont je tombai amoureux et fis beaucoup de dessins… mais je ne l’ai jamais touchée à cause de cette terreur constante que j’éprouve envers les maladies dites secrètes, celles qui conduisirent les artistes insouciants de la fin du dix-neuvième siècle à la folie et à la mort.

Paris, 3 avril 1978

Lorsque Cuevas fit irruption dans le milieu artistique, on le reçut avec indifférence et moquerie. Le nouveau venu était très jeune et dessinait uniquement. Ce n’était pas un concurrent dans le domaine de la peinture et moins encore dans celui des fresques murales, mais les médiocres flairaient dans cet adolescent myope, silencieux et cheveux clairs, celui qui pourrait bien devenir un jour le vainqueur de Goliath.

Un jour, un artiste lui demanda quand donc il commencerait à peindre, comme si la peinture était un échelon supérieur auquel Cuevas n’avait pas encore accédé. Le dessinateur le conduisit alors à un vieux placard de son atelier, et d’un tas de papiers poussiéreux, il sortit une toile roulée, de près de trois mètres de large, sur laquelle on voyait clairement les traits à la peinture à l’huile correspondant à un de ses plus fameux dessins, les funérailles d’un dictateur. « Comme vous pouvez le constater, dit Cuevas, à son interlocuteur, je me sers de la peinture à l’huile pour mes ébauches, parce qu’elle est susceptible de repentirs et de corrections; alors que s’il y a une erreur dans le dessin, je dois tout déchirer. »

Le monde de Cuevas n’est pas inventé. Il est formé par un esprit indomptable qui recueille, assimile et restitue ses visions comme un déchet auquel il a communiqué une force et une vie propres. Son dessin est la représentation de la solitude de l’homme d’aujourd’hui, de son manque de communication. C’est pourquoi, il le déforme, tente d’en faire un symbole et en fait un prodige unique. Pour chaque difformité, pour chaque bosse, pour chaque personnage monstrueusement gros, aux jambes flageolantes, il y a un point de départ, un modèle.

Ps: aux éditions Galilée: Les Obsessions noires, 1982