« Les putains tristes » de Gabriel Garcia Marquez

tu(c) Henri Cartier Bresson Alicante 1933

«L’année de mes quatre-vingt-dix ans, j’ai voulu m’offrir une folle nuit d’amour avec une adolescente vierge» : comme souvent chez García Marquez, la première phrase de ce récit de vieillesse sentimental scelle le ton. L’histoire se passe en Colombie, dans les années 1930. Le narrateur est un journaliste en retraite qui, comme la plupart des journalistes en retraite, continue de publier : une chronique en fin de semaine. Son rédacteur en chef le prend pour l’un de ces inévitables anachronismes dont s’honorent les journaux du dimanche.

Le lion devenu vieux a «une tête de cheval mort», mais il bande toujours sec. Il vit seul dans un appartement qui se déglingue avec ses livres anciens, ses encyclopédies, ses dictionnaires, ses disques de cire. Ses vieux amis sont à New York, «c’est-à-dire : morts, car c’est là, je suppose, que vont les âmes en peine incapables d’assumer la vérité de leur vie passée». (L’amateur de Rilke entendra ici un écho du début des Cahiers de Malte Laurids Brigg.) Est-il nostalgique ? Non. Il flotte dans la nouvelle époque. Une vieille bonne, qu’il a parfois sodomisée, continue d’entretenir les lieux et le linge. Jadis, il ne s’est pas présenté à l’église le jour de ses noces. Depuis, célibataire, jamais il n’a couché avec une femme sans la payer. Des putes, il en a compté beaucoup, puis il a cessé de compter. Il a vécu comme un fantôme égoïste, «et il n’était pas rare que les rafales de décembre permettent de retrouver au son de leurs voix les amis éparpillés dans les bordels lointains».

Une vieille maquerelle lui déniche une vierge de treize ans, «tendre taureau de combat». Quand il arrive dans la chambre, la jeune fille dort. Il lui parle, la caresse, s’endort à ses côtés. Elle ne se réveille pas. Il ne tente rien. La scène se reproduit à plusieurs reprises. Il lui parle, lui apporte des bijoux. Elle dort ou fait semblant. Elle écoute sa vie, dos tourné. Il la baptise Delgadina et, peu à peu, découvre un sentiment violent qu’il n’avait jamais éprouvé : l’amour. Qui, comme on sait, est plus fort que la mort.

Dans le genre : allégresse et sensualité du vieux sage, ce récit est une réussite. La fantaisie du conte l’emporte sur la tentation de l’apologue : García Marquez rend hommage à son plaisir, à sa vieillesse, et à sa survie. Mémoire de mes putes tristes rappelle Pas de lettre pour le colonel, et tant d’autres formats courts que l’on peut, finalement, préférer à la plupart de ses romans.

Par Philippe LANÇON, 05 mai 2005 (c) Liberation