L’insoumis

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Rudolf Noureev (c) Richard Avedon 1961

« L’harmonie trouve le chemin de ses muscles, l’éclairage tourbillonne, il regarde, furieux, le chef d’orchestre qui corrige son tempo, et il poursuit, en toute maîtrise d’abord, chaque figure précise et soignée, les pièces commencent à s’assembler, son corps est élastique, trois jetés tournés, prendre garde en retombant, il allonge sa ligne, le beau mouvement ici oui violoncelle vas-y. Les lumières fusionnent, les chemises se fondent. Pirouettes enchaînées. Il respire l’aise, le corps sculpté par la musique, une épaule à la recherche de l’autre, orteil droit distingue genou gauche, stature, profondeur, forme, contrôle, la souplesse du poignent, la courbure du coude, l’inclinaison du cou, les notes qui fouillent dans ses artères et il est soudain suspendu en l’air, pousse ses jambes au-delà des mémoires gestuelles, un dernier développé des cuisses, prolongement de figure dansée, galbe humain dénoué, il vole plus haut encore et le ciel le retient.

Le public se penche, nuque tendue, bouche ouverte. Lui redescend, atterrit, repart aussitôt, une brise sous l’oreille, voile d’énergie vierge qui converge vers elle – qui attend tête baissée. Il plane ses deux pieds devant elle, elle l’accepte, il l’élève, elle est lumière légère, il évite bien ses côtes, meurtries à l’étude. Une perle de sueur se détache de ses cheveux. Sa tête effleure sa cuisse, sa hanche, son ventre. Ils s’embrasent l’un l’autre, ne forment qu’une flamme, dans la nation du corps. Il la pose doucement. Halètement dans la salle qui les retrouve vivants. (…) et le danseur absorbe sa cavalière, son parfum, sa peau humide, son agrément, et disparaît côté jardin. (…)

A peine quitté la coulisse, il vole déjà, c’est une deux, trois, quatre cabrioles, il allonge sa ligne jusqu’à ce que l’orchestre le rattrape, un instant de communion, puis le muscle, la détente, il balaie toute la scène de son seul corps, la saisit, la possède. Huit entrechats-dix parfaits, merveille ou prodige, le public reste coi, il n’y a plus personne la pensée la conscience se sont tues ce doit être l’instant que les autres appellent dieu comme si toutes les portes étaient partout ouvertes et vers d’autres encore rien qu’elles à jamais béantes ni gonds ni cadres ni montants ni bords ni ombres et voici mon âme qui vole née dans pesanteur née atemporelle horloge sans rouage il pourrait rester ainsi éternel son regard plonge dans une brume de colliers lunettes boutons de manchettes plastrons il le sait tout ça lui appartient.

Après, dans les loges, les reproches, exagérés, fusent, car on ne se laisse pas aller (…) et les revoilà à l’entrée des artistes, bras dessus bras dessous, riant, souriant, la foule attend, avec fleurs, cris et invitations, ils signent autographes, programmes, chaussons, et, tandis qu’ils s’éloignent, la danse est toujours dans leurs corps, ils cherchent le point de silence et d’immobilité où il n’y a plus ni espace ni temps mais la pureté en marche. »

Colum McCann, Danseur, éd.BELFOND, 2003

Rudolf Noureev (c) Richard Avedon