La convulsion sera belle

el Morocco nightclub , 1955(c) Garry Winogrand – taken on the El Morocco dance floor – 1955

« Le 10 avril 1934, en pleine occultation de vénus par la lune, je déjeunais dans un petit restaurant situé assez désagréablement près de l’entrée d’un cimetière. Il faut, pour s’y rendre, passer sans enthousiasme devant plusieurs étalages de fleurs. Ce jour-là le spectacle au mur, d’une horloge vide de son cadran ne me paraissait pas non plus de très bon goût. Mais j’observais, n’ayant rien de mieux à faire, la vie charmante de ce lieu. Le soir le patron, qui fait la cuisine, regagne son domicile à motocyclette. Des ouvriers semblent faire honneur à la nourriture. Le plongeur, vraiment très beau, d’aspect très intelligent, quitte quelquefois l’office pour discuter, le coude au comptoir, de choses apparemment sérieuses avec les clients. La servante est assez jolie: poétique plutôt. Le 10 avril au matin elle portait, sur un col blanc à pois espacés rouges fort en harmonie avec sa robe noire, une très fine chaîne retenant trois gouttes claires comme de pierre de lune, gouttes rondes sur lesquelles se détachait à la base un croissant de même substance, pareillement serti. J’appréciai, une fois de plus, infiniment, la coïncidence de ce bijou et de cette éclipse. Comme je cherchais à situer cette jeune femme, en la circonstance si bien inspirée, la voix du plongeur, soudain: « Ici, l’Ondine ! » et la réponse exquise, enfantine, à peine soupirée, parfaite: « Ah! Oui, on le fait ici, l’on-dîne! » Est-il plus touchante scène? Je me le demandais soir encore en écoutant les artistes du théâtre de l’Atelier massacrer une pièce de John Ford.

La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas. »

André Breton, « la beauté sera convulsive », Minotaure n°5, juin 1934

Toute manifestation de la beauté, où qu’elle apparaisse, suscite en Breton un trouble physique, un plaisir de nature érotique, caractérisé, selon l’image bien connue, par « la sensation d’une aigrette de vent aux tempes susceptible d’entraîner un véritable frisson. »

S’interrogeant sur la postulation de l’esprit qui s’ingénie « à donner l’objet de l’amour pour un être unique » durant toute sa vie, et la négation que lui inflige l’expérience, Breton cherche à dépasser la contradiction.

Certes, comme l’a très bien souligné Marguerite Bonnet (architecte de l’édition des Œuvres complètes d’André Breton), les obstacles sociaux, implacables, jouent un rôle important dans la dégradation et la disparition éventuelles de l’amour qui unit deux êtres. Cependant la synthèse est possible, si l’on constate que la substitution d’un être à un autre, malgré leurs extrêmes différences, ménage la permanence d’un trait commun, comme si l’amour procédait par approximations successives, arrivant chaque fois un peu plus près de la figure opaque appelée par le désir.

Il n’est peut-être pas inutile de relire Balzac et son Curé de village pour se convaincre que cette idée de l’amour unique soit entretenue à des fins équivoques.

« Quand, dans une vie recueillie et solitaire, il se produit une seule personne qui vient tous les jours, cette personne ne saurait être indifférente: ou elle est haïe, et l’aversion justifiée par la connaissance approfondie du caractère la rend insupportable; ou l’habitude de la voir blase pour ainsi dire les yeux sur les défauts corporels. L’esprit cherche des compensations. Cette physionomie occupe la curiosité, d’ailleurs les traits s’animent, il en sort quelques beautés fugitives. Puis on finit par découvrir l’intérieur caché sous la forme. Enfin les premières impressions une fois vaincues, l’attachement prend d’autant plus de force, que l’âme s’y obstine comme à sa propre création. On aime. Là est la raison des passions conçues par de belles personnes pour des êtres laids en apparence. La forme, oubliée par l’affection, ne se voit plus chez une créature dont l’âme est alors seule appréciée. D’ailleurs la beauté, si nécessaire à une femme, prend chez l’homme un caractère si étrange, qu’il y a peut-être autant de dissentiment entre les femmes sur la beauté de l’homme qu’entre les hommes sur la beauté des femmes. »