La nuit du Tournesol

jacqueline-with-flowers-1954PICASSO

Jacqueline Roque with Flowers. 1954.

Tournesol

A Pierre Reverdy

La voyageuse qui traversa les Halles à la tombée de l’été

Marchait sur la pointe des pieds

Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux

Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels

Que seule a respirés la marraine de Dieu

Les torpeurs se déployaient comme la buée

Au Chien qui fume

Où venaient d’entrer le pour et le contre

La jeune femme ne pouvait être vue d’eux que mal et de biais

Avais-je affaire à l’ambassadrice du salpêtre

Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée

Le bal des innocents battait son plein

Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers

La dame sans ombre s’agenouilla sur le Pont-au-Change

Rue Git-le-Cœur les timbres n’étaient plus les mêmes

Les promesses des nuits étaient enfin tenues

Les pigeons voyageurs les baisers de secours

Se joignaient aux seins de la belle inconnue

Dardés sous le crêpe des significations parfaites

Une ferme prospérait en plein Paris

Et ses fenêtres donnaient sur la Voie lactée

Mais personne ne l’habitait encore à cause des survenants

Des survenants qu’on sait plus dévoués que les revenants

Les uns comme cette femme ont l’air de nager

Et dans l’amour il entre un peu de leur substance

Elle les intériorise

Je ne suis le jouet d’aucune puissance sensorielle

Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendres

Un soir près de la statue d’Étienne Marcel

M’a jeté un coup d’œil d’intelligence

André Breton a-t-il dit passe

André Breton

« La nuit du tournesol » qui fut publié en juin 1935 dans le numéro 7 de Minotaure exalte le triomphe de l’éros, par l’évocation de la rencontre essentielle d’une jeune femme, le 29 mai 1934, jeune femme dont la beauté, la fierté, l’indépendance atteignent André Breton au point qu’il en est tout de suite épris et qu’il épouse le 14 août suivant. Ensemble, donc, dans cette nuit du 29 mai, ils accomplissent une longue marche nocturne qui les conduit de Montmartre au quartier Latin. L’évènement, si grand soit le bouleversement qu’il apporte, ne sortirait pas des chemins habituels de la vie, si Breton n’était persuadé qu’il a été préfiguré presque dans tous ses détails par un poème, écrit onze ans plus tôt, en 1923, recueilli dans Clair de terre sous le titre « Tournesol » et oublié depuis par son auteur.

« Il va sans dire, en effet, qu’en écrivant le poème  » Tournesol » je n’étais soutenu par aucune représentation antérieure qui m’expliquât la direction très particulière que j’y suivais. Non seulement  » la voyageuse »,  » la jeune femme »,  » la dame sans ombre » demeurait alors pour moi une créature sans visage, mais j’étais, par rapport au dévidement circonstanciel du poème, privé de toute base d’orientation. Nécessairement, l’injonction finale, très mystérieuse, n’en prenait à mes yeux que plus de poids et c’est sans doute à elle, comme un peu aussi au caractère minutieux du récit de quelque chose qui ne s’est pourtant pas passé, que le poème, par moi tenu longtemps pour très peu satisfaisant, doit de n’avoir été, comme d’autres, aussitôt détruit. »

Minutieusement, en suivant fragment par fragment son déroulement, Breton le confronte avec la réalité vécue du 29 mai pour conclure à leur coïncidence et accorder à « Tournesol » une valeur prémonitoire.

Principale source utilisée: La Pléiade, éd Gallimard, Œuvres complètes II, édition établie par Marguerite Bonnet.