L’armée des ombres

Andre Breton por Israëlis Bidermanas -Israëlis Bidermanas – André Breton vers 1950

« …. les apparitions spectrales ne cessent de traverser les grands textes du surréalisme, comme vampirisant si l’on ose dire, l’imaginaire des jeunes rebelles après la table rase dadaïste. « Je sors au bras des ombres », écrit Eluard dans Capitale de la douleur, tandis que Paris devient pour Aragon une terre hantée, ville des « inexplicables fantômes » où « les cadavres restent debout ». Naturellement, on pourra expliquer le motif obsédant par une imagerie complaisamment parcourue par les nouveaux alchimistes en quête de leurs enluminures idiotes : romans gothiques, feuilletons populaires et films fantastiques ne manquaient pas de passages fantomatiques à opposer aux présences par trop pesantes d’un roman psychologique exécré. L’explication serait toutefois un peu courte, réduisant au seul emprunt thématique ce qui me paraît bien plutôt révéler quelque fascination secrète et déterminante.

Certes, il y a parfois chez André Breton comme un mouvement d’agacement envers un tel « kitch onirique », selon l’expression de Benjamin ; comme une volonté d’effacer d’un revers de la main ces fantômes trop évidemment romantiques pour ne pas contrarier l’élan vers les temps nouveaux que devait initier le surréalisme : « Histoires de revenants, contes à faire peur, rêves terrifiants, prophéties, je vous laisse », clame-t-il dans son Introduction au discours sur le peu de réalité (II, 272), avant de clore apparemment le débat avec telle affirmation péremptoire du Second manifeste du surréalisme : « Rien de plus stérile, en définitive, que cette perpétuelle interrogation des morts » (I, 783). Et pourtant. Plus qu’aucun autre peut-être de ses compagnons, Breton est revenu buter sur l’image du spectre, et sur l’idée d’un indépassable travail d’enfouissement d’un passé obstiné. Sans doute en partie parce que l’histoire de son monde partageait avec son histoire personnelle plus ou moins le même deuil qui ne tarderait pas à prendre valeur d’origine. Lier la naissance même du surréalisme à l’ombre de Jacques Vaché, c’était bien se placer sous le signe d’un fantôme, et par avance signaler derrière tous les désirs futurs l’orientation entêtée d’une hantise. « Ah ! nous sommes morts tous deux », s’exclame-t-il dans les Pas perdus en saluant l’ami disparu, son double spectral (I, 229). Mais en vérité André Breton, lui, n’est pas mort. Ou plutôt il n’a pas fini de mourir.

Car il est bien moins question pour lui de simplement vivre que de survivre aux disparus de la Grande Guerre, à Jacques Vaché, mais aussi bien à lui-même, tant lui est vif le sentiment d’une perpétuelle réactualisation de soi qui aussi bien a valeur d’une constante déperdition. Comme si la part morte de soi-même laissée dans les tranchées ou près de l’ami perdu avait d’emblée enseigné qu’il n’est de présent à embrasser au prix d’un deuil perpétuel ; que l’on ne se méfie jamais assez des fantômes, viendraient-ils de nous-mêmes. »

(c) Valéry Hugotte, Journal d’une âme errante, in Deuil et Modernité, Modernités 21, Presses Universitaires de Bordeaux