La Culpabilité de L’Homme Blanc

James Baldwin et son frère David, St. Germain des Prés, Paris, 1981 © Jane Evelyn Atwood© Jane Evelyn Atwood James Baldwin et son frère David, St. Germain des Prés, Paris, 1981

« Je me suis souvent demandé ce que les Américains blancs pouvaient bien avoir à se raconter entre eux. Je m’interroge, car, après tout, ils ne semblent pas avoir beaucoup à me raconter à moi ; J’en ai conclu, il y a longtemps qu’ils devaient trouver la couleur de ma peau intimidante.

Cette couleur semblait opérer chez eux comme le plus désagréable des miroirs, et une grande partie de notre énergie est dépensé à rassurer les Américains blancs de ce qu’ils ne voient pas réellement ce qu’ils voient. Ceci est, naturellement, absolument futile puisqu’ils voient bien ce qu’ils voient. Et ce qu’ils voient, c’est une histoire affreusement oppressive et sanglante qui est connue dans le monde entier. Ce qu’ils voient, c’est une condition présente désastreuse qui se perpétue, qui les menace et pour laquelle ils portent une responsabilité inéluctable. Mais puisqu’il manque à la plupart d’entre eux l’énergie nécessaire pour changer cette condition, ils préfèrent qu’on ne la leur rappelle pas. Ce pourrait-il que, lorsqu’ils discutent entre eux, ils se contentent d’émettre des sons rassurants ? Cela semble à peine pensable, et pourtant, d’un autre côté, cela est plus que probable.

En tous cas, quoiqu’ils s’apportent les uns aux autres, il ne s’agit certainement pas de la libération du poids de la culpabilité. Celle-ci reste plus profondément enracinée, plus fermement logé que la plus ancienne des vieilles peurs. Et avoir à traiter avec de telles personnes peut être terriblement épuisant, car ils se défendent – et ce, avec une éblouissante ingéniosité, une inlassable agilité – contre des accusations, que nous – miroirs aussi impitoyables que nous pouvons être – n’avons pas réellement proféré pour le moment. Nous n’avons même pas à les proférer. Les faits sont là pour être lu. Ils résonnent à travers le monde. Ils pourraient tout aussi bien être inscris dans les cieux. On souhaiterait que les Américains — les Américains blancs — lisent ces faits, pour leur propre salut, et arrêtent de se défendre contre eux. Ce n’est qu’alors qu’ils seront capables de changer leurs vies. Le fait qu’ils en soient encore incapables — incapables d’affronter leur histoire, de changer leurs vies – menace horriblement ce pays. Cela menace, en fait, le monde entier.

Homme Blanc, écoute-moi ! L’Histoire, comme peu de gens le savent, n’est pas une simple chose à lire. Et elle ne se réfère pas simplement, ou même principalement, au passé. Au contraire, la grande force de l’Histoire provient du fait que nous la portons en nous, que nous sommes inconsciemment contrôlés par elle, et ce, de mille manières. L’Histoire est littéralement présente dans tout ce que nous faisons. Il en serait difficilement autrement, puisque c’est à l’Histoire que nous devons nos cadres de référence, nos identités ou nos aspirations. C’est avec une grande peine et une grande terreur que nous commençons seulement à réaliser ce fait. Avec une grande peine et une grande terreur, nous commençons à évaluer l’Histoire qui nous a placé là où nous nous trouvons et qui a formé notre point de vue. Avec une grande peine et une grande terreur, car nous entrons, par conséquent, en bataille avec cette création historique: Soi-même, et nous tentons de nous recréer selon un principe plus humain et plus libérateur ; nous commençons à tenter d’atteindre un niveau de maturité et de liberté personnelles qui dérobent à l’Histoire son pouvoir tyrannique, et qui va jusqu’à la modifier.

Mais, je suis apparemment en train de parler en tant que création historique qui à dû contester avec amertume son histoire, lutter contre elle et, finalement, l’accepter afin de s’en dépêtrer. Mon point de vue est, sans aucun doute, formé par mon histoire, et il est probable que seule une créature méprisée par l’Histoire peut trouver en celle-ci matière à discussion.

D’un autre côté, les gens qui imaginent que l’Histoire les flatte (comme elle le fait, en effet, puisque c’est eux qui l’ont écrit) sont empalés sur celle-ci comme un papillon sur une aiguille et deviennent incapables de se voir ou de se changer eux-mêmes ou le monde.

C’est, pour moi, l’endroit où semblent se trouver la plupart des Américains. Empalés. Ils sont vaguement ou vivement conscients que l’histoire qu’ils ont eux-mêmes nourris est principalement un mensonge, mais ils ne savent pas comment s’en libérer. Ils souffrent donc énormément de l’incohérence personnelle qui en résulte. Cette incohérence est nulle part ailleurs mieux audible que dans ces terribles dialogues balbutiants que les Américains blancs entretiennent parfois avec la conscience noire, l’Homme noir en Amérique. La nature de ces balbutiements peut être réduite en un appel à la clémence. « Ne me blâmez pas. Je n’étais pas là. Ce n’est pas moi qui ai fait ça. Mon histoire n’a rien à voir avec l’Europe et le commerce de l’esclavage. De toute manière, ce sont vos chefs qui vous ont vendus à nous. Je n’étais pas présent lors de la traversée. Je ne suis pas responsable des usines de textiles de Manchester ou des champs de coton du Mississipi. De plus, considérez comme les Anglais ont, eux aussi, souffert dans ces usines et dans ces atroces cités ! Je méprise moi aussi les gouverneurs des états du Sud et les shérifs des comtés sudistes, et je désire moi aussi que vos enfants puissent acquérir une éducation décente et puissent s’élever aussi haut que leurs capacités le leur permettent. Je n’ai rien contre vous, rien ! Qu’avez-vous contre moi ? Que voulez-vous ? » Mais le même jour, au cours d’une autre réunion, et toujours dans la chambre la plus privée de son cœur, l’Américain blanc restera fier de cette histoire pour laquelle il ne veut pas payer et de laquelle il profite tellement matériellement .

Le même jour, lors d’une autre réunion et toujours dans la chambre la plus privée de son cœur, l’Américain noir se trouvera à affronter la terrible liste de ses pertes: le défunt, le drogué noir ; le vaincu, le père noir; la mère noire extrêmement fatiguée ; la jeune fille noire extrêmement perdue. Et on commence à suspecter une terrible chose : que les personnes croient mériter leur Histoire. Et c’est lorsqu’ils agissent selon cette croyance qu’ils périssent. Mais on sait bien que ces gens auraient beaucoup de mal à croire le contraire: le court laps de temps que l’on passe sur terre étant très mystérieux, très sombre et très ardu. J’ai connu de nombreux hommes, femme, garçons et filles noirs qui croyaient réellement qu’il était préférable d’être blanc que noir ; dont les vies furent ruinées ou prirent fin à cause de cette croyance. J’ai, moi-même pendant longtemps porté des graines de destruction à l’intérieur de moi.

A présent, si en tant qu’Homme noir je crois profondément que je mérite mon Histoire ainsi que le traitement qui m’est fait, alors il me faut également – fatalement – croire que les Blancs méritent la leur ainsi que le pouvoir et la gloire que leur témoignage et l’évidence de mes propres sens m’assurent qu’ils possèdent. Et si les Noirs tombent dans ce piège, le piège de croire qu’ils méritent leur destin, les Blancs eux tombent dans le piège encore plus accablant et compliqué de croire qu’ils méritent le leur ainsi que leur sécurité relative, et que les Noirs n’ont par conséquent besoin – comme l’ont fait les Blancs – que de s’élever à leur niveau. Mais on ne peut tout simplement pas dire cela. Pas seulement pour des raisons de politesse et de charité, mais aussi parce les Blancs portent en eux une crainte soigneusement étouffée que les Noirs ont très envie de faire aux autres ce qui leur a été fait à eux. De plus, l’histoire des Blancs les a conduit à un endroit affreusement déconcertant, où ils ont commencé à perdre contact avec la réalité — ce qui veut dire avec eux-mêmes — et où ils ne sentent pas réellement heureux car ils sont conscients de ne pas être réellement en sécurité. Ils ne savent pas comment cela s’est produit ; ils n’osent pas examiner la façon dont cela s’est produit. D’un côté, ils peuvent difficilement se permettre d’ouvrir un dialogue qui, s’il se veut honnête, doit devenir une confession personnelle – un appel à l’aide et à la guérison, ce qui, je le crois vraiment, est à la base de tous dialogue ; et d’un autre côté, le Noir peut difficilement se permettre d’ouvrir un dialogue qui, s’il se veut honnête, doit devenir une confession personnelle qui fatalement contiendrait une accusation. Et pourtant, si aucun de nous ne se permet cela, nous périrons chacun dans ces pièges dans lesquels nous luttons depuis si longtemps.

La situation américaine est très particulière, elle est peut-être sans précédent dans le monde. Aucun rideau sous les cieux est plus pesant que le rideau de culpabilité et de mensonges derrière lequel se cachent les Américains. Ce rideau pourrait se révéler plus mortel pour la vie des êtres humains que le Rideau de Fer dont on parle tant et dont on ne sait pratiquement rien. Le rideau américain est la couleur. La couleur. Les Blancs ont utilisé ce mot, ce concept pour justifier d’innommables crimes, pas seulement dans le passé mais aussi dans le présent. Il est possible de mesurer très nettement la distance de l’Américain blanc avec sa conscience — avec lui-même — en observant la distance entre l’Américain blanc et l’Amérique noire. Il suffit de nous demander qui a établit cette distance, qu’est-ce que cette distance est censée protéger, et de quoi cette distance est-elle censé offrir une protection ?

J’ai observé cela très clairement, dans le regard, par exemple, des officiers de la force publique sudistes, interdisant, disons, les portes du Palais de Justice. Ils se tenaient là, tous camarades, investis de l’autorité de la communauté, avec des casques, des matraques, des revolvers, des aiguillons à bestiaux. Leur faisant face, se trouvaient des Noirs sans armes — ou plus précisément, leur faisait face un groupe de gens sans armes appelés arbitrairement Noirs dont la couleur allait des steppes russes à la Corne d’Or, à Zanzibar. En un instant, parce qu’il ne pouvait résoudre la situation d’aucune autre manière, ce shérif, ce député, cet honorable citoyen américain a commencé à tabasser ces gens. Certains d’entre eux auraient pu être lié à lui par le sang. Lui était assurément lié à la nourrice noire de ses souvenirs et aux camarades de jeu noirs de son enfance. Et, pour un instant, donc, il sembla presque supplier les personnes qui lui faisaient face de ne pas le forcer à commettre encore un autre crime, de ne pas approfondir encore plus l’océan de sang dans lequel trempait sa conscience, dans lequel périssait son humanité. Bien sûr, les personnes ne cédèrent pas ; une fois qu’un peuple se soulève, il ne cède jamais ( un fait qui devrait être inclus dans le manuel du parfait Marine). Et donc, les matraques s’élevèrent, le sang coula et son amertume, son angoisse et sa culpabilité s’accentua.

J’ai observé cela dans le regard des flics débutants de Harlem — les flics débutants qui étaient réellement parmi les gens les plus terrifiés du monde et qui devaient se convaincre que le drogué noir, la mère noire, le père noir, le gosse noir étaient d’une espèce humaine différente d’eux-mêmes. Le shérif sudiste, le flic débutant ne pouvaient et, je le soupçonne, ne peuvent encore traiter avec leur existence et leur fonction qu’en se cachant derrière le rideau de la couleur — un rideau qui devient même éventuellement la justification principale pour les vies qu’ils mènent.

Ils se barricaderont ainsi derrière ce rideau et poursuivront leur crime, ce grand crime non-admis de ce qu’ils se sont fait à eux-mêmes.

Homme Blanc, écoute-moi ! Un homme est un homme, une femme est une femme, un enfant est un enfant. Nier ces faits c’est ouvrir la porte sur un chaos aussi profond et mortel et, à l’intérieur de l’espace d’une vie d’homme, plus perpétuel, plus éternel que la vision médiévale de l’Enfer. Homme blanc, tu as déjà atteint ce blasphème innommable afin de faire de l’argent. Tu ne supportes pas les choses que tu acquières — c’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle tu les acquières continuellement, comme le drogué avec son habitude à cent dollars par jour — et ton argent existe surtout sur du papier. Dieu te vienne en aide le jour où les populations exigeront de savoir ce qui se cache derrière ce papier. Mais, même au-delà de cela, il est terrifiant de considérer la nature précise des choses que tu as acheté avec la chair que tu as vendue — et que tu continue à acheter avec la chair que tu continue à vendre. Vers, qui te diriges-tu au juste ? A quel produit humain te dévoues-tu au juste avec tant ingéniosité, tant d’énergie ? »

Dans le roman d’Henry James Les Ambassadeurs, publié peu avant la mort de celui-ci, l’auteur nous raconte l’histoire d’un résident de Nouvelle-Angleterre d’âge moyen qui est assigné par une veuve d’âge moyen sur le point de se marier de sauver son fils unique de la flesh-pots de Paris. Elle veut que son fils revienne au pays pour prendre an charge la direction de la fabrique familiale. Au cours des événements, c’est le résident de Nouvelle Angleterre d’âge moyen, l’ambassadeur, qui est séduit, non pas tant par Paris que par une nouvelle vision moins utilitaire de la vie. Il conseille au jeune homme « de vivre, vivre autant que vous le pouvez ; c’est une erreur de ne pas le faire. » Ce que je traduirais par ces mots « Faites confiance à la vie et elle vous enseignera, en joie et en tristesse, tout ce que vous avez besoin de savoir. » Les musiciens de Jazz savent cela. Les vieilles personnes de Montgomery — celles qui sont mobilisées, qui ont chanté et pleuré, qui n’ont pas pu se joindre à la marche, mais qui ont néanmoins mené tant des nôtres à l’endroit où ils pouvaient défiler — savent cela. Mais les Américains blancs l’ignorent. Barricadés à l’intérieur de leur Histoire, ils restent piégés dans cette fabrique à laquelle,, dans le roman d’Henry James, le fils retourne. Nous ne saurons jamais ce que produit cette fabrique car James ne nous le révèlent à aucun moment. Il nous indique seulement que celle-ci produit des objets innommables à des frais humains incroyables.

« Des objets innommables, des crimes inexprimables » James Baldwin (Ebony – Août 1965) Traduit de l’anglais par Samuel Légitimus

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