L’emprise du mur

031Brassaï

« Le mur se dresse tel un défi. Protecteur de la propriété, défenseur de l’ordre, il reçoit protestations, injures, revendications et toutes les passions, politiques, sexuelles ou sociales. La Révolution française commença par détruire un mur, celui de la Bastille. Les journaux, les affiches n’ont pu supplanter les écritures murales. Un mot tracé à la main, en lettres immenses, a une emprise que n’aura jamais une affiche. Animé encore de l’émotion ou de la colère du geste, il hurle, barre le chemin. »

Brassaï, Graffiti, éd. Flammarion

Infatigable arpenteur des rues de la capitale, tout comme Henry Miller, qui lui a donné son surnom d’ »0eil de Paris », Brassaï a mitraillé de jour comme de nuit les plus belles perspectives comme les ruelles les plus obscures. C’est ainsi que dans les années 1930, il commença à photographier les graffiti et à suivre leur évolution en notant dans un petit carnet leur localisation. Dans la simplicité des graffiti, Brassaï trouvait, comme l’a écrit son épouse dans sa très belle préface à un ouvrage que Flammarion lui avait consacré, un modernisme stupéfiant. Aussi rechercha-t-il, durant toute son existence, sur les murs, les arbres, le sol même, ces signes mystérieux ou jubilatoires. Graver son nom, son amour, une date, sur le mur d’un édifice ne s’expliquerait pas, selon lui, par le seul besoin de destruction. Il y voyait non pas un quelconque vandalisme, mais plutôt l’instinct de survie de tous ceux qui ne peuvent dresser des pyramides et cathédrales pour laisser leur nom à la postérité. Ainsi écrivait-il dans la revue Minotaure (n° ¾, décembre 1933), un article qui fit date. Il s’intitulait « du mur des cavernes au mur d’usine », en voici quelques extraits: « Le curieux qui explore cette flore précoce cherche en vain à y retrouver le baroque des dessins d’enfants. Du papier, du surveillé à l’anonyme, le caractère de l’expression change. Le frétillement de la fantaisie cède le pas à l’envoûtement. C’est la ré investiture du mot « charmant » dans son sens originel. Comme la pierre est dure! Comme les instruments sont rudimentaires! Qu’importe! Il ne s’agit plus de jouer, mais de maîtriser la frénésie de l’inconscient. Ces signes succincts ne sont rien moins que l’origine de l’écriture, ces animaux, ces monstres, ces démons, ces héros, ces dieux phalliques, rien moins que les éléments de la mythologie. S’élever à la poésie ou s’engouffrer dans la trivialité n’a plus de sens en cette région où les lois de la gravitation ne sont plus en vigueur. […] Aux chefs-d’œuvre, pesants et mûrs fruits de l’esprit, qui recèlent en eux tant de sève que la branche qui les porte se dessèche et se brise, seule l’imagination créatrice peut reconnaître dans la cicatrice le sceau du secret de leur naissance. Les graffiti nous font assister, avec la joie sensuelle du voyeur, à l’épanouissement et à la fécondation de la fleur; le fruit jaillit, un fruit minuscule et sauvage qui porte encore l’or des pollens, au milieu des pétales. Ce qu’on décèle sous la transparence cristalline de la spontanéité est ici une fonction vivante, aussi impérieuse, aussi irraisonnée que la respiration ou le sommeil. Or, quelque soit la dissemblance entre les œuvres d’art, seule la marque innée de cette fonction atteste de leur authenticité. C’est elle qui classe. […] La beauté n’est pas l’objet de la création, elle en est la récompense. Son apparition, souvent tardive, annonce seulement que l’équilibre, rompu entre l’homme et la nature, est une fois de plus reconquis par l’art. Que reste-t-il des œuvres contemporaines après cette confrontation? Que ce qui, sous des apparences trompeuses, ne contient pas autant de vérité, n’est pas autant une nécessité physiologique, ne se tient pas dans les limites d’une discipline aussi austère qu’un graffiti, soit rejeté comme une non-valeur. »