Le domaine enchanté de René Magritte

(c) Lothar Wolleh, René Magritte, 1965

A 55 ans, Magritte est mondialement connu depuis un certain temps. Pourtant, lui et sa femme habitent encore, par force, l’appartement exigu dans lequel ils ont emménagé voilà près d’un quart de siècle. Ses maisons successives ont toujours été d’une extrême modestie. Durant des dizaines d’années, il s’est passé d’atelier, peignant dans la cuisine entre deux repas, attendant que la table soit débarrassée. Son intérieur était tout sauf un décor d’artiste. « Les dimensions de la pièce étaient médiocres, il est empêtré, il est cerné par la table, la porte et le poêle. A l’une il se cogne, l’autre le rissole et le battant qui s’ouvre aux allées et venues, lui frappant le bras, dévie le pinceau. Par la haute fenêtre, le soleil vient le faire suer ou, tombant d’aplomb sur la toile, la change en miroir dont les reflets aveuglent. Et quand le soleil se cache ou se couche, le travailleur y voit à peine car la lumière est maladroitement distribuée. Il ne faut donc point s’étonner de lui voir un air malheureux, de le voir danser d’un pied sur l’autre tel un qui s’est brûlé, secouer les doigts comme un homme qui manipule des substances visqueuses. Et l’on peut croire qu’aux raisons profondes qu’il a d’en vouloir à la peinture, ces aléas matériels ne prêtent pas une aide négligeable. » (Louis Scutenaire, Avec Magritte, Bruxelles, Lebeer Hossmann, 1977)

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Ne pouvant se permettre de peindre ce qu’il voudrait parce qu’il doit exécuter par ailleurs des répétitions ou des portraits de commande, il trouve, au début des années cinquante, une autre activité commerciale avec la réalisation des peintures murales. Au début de 1953, Magritte est sollicité pour un décor mural au Casino de Knokke-le-Zoute, et invité à présenter des esquisses à la gouache. Les responsables acceptent son projet vers la fin avril. En mai, il livre huit maquettes sous formes d’huiles sur toile, et dès le 4 juillet, une équipe de peintres, supervisés de temps à autre par Magritte, a fini de les transposer sur les murs du casino. L’ensemble, divisé en huit sections par des pilastres, constitue une fresque panoramique de quelque soixante-dix mètres de long et quatre mètres de haut, sur la partie supérieure des murs d’une pièce aux angles arrondis appelée Salle du Lustre (en raison du spectaculaire lustre en cristal de Venise qui s’y trouvait à l’époque), contiguë à la salle de jeu. La pièce est utilisée pour des réceptions ou pour accueillir le trop-plein de joueurs quand il y a foule. La peinture murale, six fois plus grande que les maquettes de Magritte, a été exécutée par une équipe de cinq peintres sous la direction de Raymond Art.
Comme le propriétaire du casino, Nellens, voulait que tout soit terminé en quelques semaines, il a fallu adopter deux méthodes destinées à faire gagner du temps. La première consiste à peindre directement sur les murs en ciment au lieu de tendre de la toile au préalable. Ce n’était pas la chose à faire dans un édifice si proche de la mer, et l’air humide et salé à produit les dégâts prévisibles. La seconde consiste à projeter des diapositives des maquettes sur le mur, au lieu de reporter et d’agrandir en même temps les contours par une mise au carreau. Magritte, arrivé à Knokke-le-Zoute alors que les compositions sont déjà dessinées sur les murs, prépare le bleu du ciel en effectuant lui-même les mélanges. Pour le reste, les peintres utilisent des couleurs du commerce. Et contrairement à ce que l’on voudra faire croire, Magritte ne mettra pas les pieds sur l’échafaudage. Gustave Nellens offre une réception pour inaugurer la décoration murale. On reconnaît dans l’assistance Maurice Chevalier, Yves Montand et Juliette Greco. Magritte se fait refouler à l’entrée (on ne veut pas davantage de lui au banquet donné pour la rétrospective Max Ernst organisé au Casino). Il s’est querellé avec Nellens pour de mesquines questions d’argent. On ne sait pas exactement si les exigences de Magritte portaient sur des frais de déplacement ou sur la rémunération de Colinet pour sa brochure. De toute façon, il exagérait un peu étant donné que Nellens lui avait offert une somme largement supérieure à ce qu’il aurait pu gagner en consacrant le même nombre d’heures à peindre des tableaux pour Iolas. Interrogé sur le refus de laisser entrer Magritte, Nellens répond: « Je n’invite pas mes fournisseurs. »
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LE DOMAINE ENCHANTE
HUILE SUR CIMENT 4,3x 71,2 cm
CASINO KNOKKE-LE-ZOUTE
1953
La logique de l’absurde, chère à Baudelaire, inspire a Magritte une multitude de situations impossibles mais vraisemblables, fantastiques, mais tangibles, ni folles ni morbides, bizarres autant que poétiques. Comme le souligne l’historien d’art et contemporain du peintre, Emile Langui: « Nul besoin de monstres, de cauchemars, d’hallucinations. Aucune trace de schizophrénie, ni de paranoïa, ni surtout d’un quelconque moyen d’atteindre les paradis artificiels. Son monde merveilleux est peuplé de gens de la rue et d’objets journaliers, les uns plus banals que les autres. Le fantastique à portée de main. Chaque être, chaque chose, est peint avec la minutie du trompe-l’oeil, mais de leur confrontation inattendue naît un ravissant dépaysement. Exactement comme chez le De Chirico de la première heure. »
Texte ci-dessus librement inspiré de la monographie consacrée à l’oeuvre de Magritte par David Sylvester aux éditions Flammarion