A la manière des chiens

Elliott-Erwitt-New-York-1974ELLIOTT ERWITT – New York, 1974
Elliott Erwitt USA. New York City. 1988
Elliott Erwitt USA. New York City. 1988
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Elliott Erwitt New York City 1946
« Il est curieux de constater que nul chien n’ait jamais élevé la voix en manière de protestation contre les insultes faites à sa race par la race des prêtres et contre l’emploi péjoratif fait en général du mot chien dans l’argumentation ecclésiastique, et en particulier de l’expression: à la manière des chiens. A ces injures, les chiens ont toujours répondu avec le mépris le plus complet et par la sanction du silence. Ainsi n’a-t-on jamais vu un chien entrer dans un confessionnal pour y avouer, dans l’intention d’humilier le prêtre, avoir pratiqué le coït à la manière des chrétiens (pour avoir des enfants qui servent Dieu fidèlement). On n’a pas vu non plus de chien qui se serait efforcé de satisfaire à la justice divine par des larmes, des aumônes, des prières et des jeûnes, après s’être entretenu d’objets voluptueux, dans un endroit écarté, avec une chienne de sa connaissance et après lui avoir parlé du coït et des délices de faire l’amour de différentes façons. On n’a jamais vu deux chiens de même sexe ou de sexe différent se donner mutuellement l’absolution de leur péché commun à la manière des prêtres, après s’être livrés ensemble à des actions honteuses, des attouchements impudiques ou des baisers libidineux. (Il est d’ailleurs fort probable qu’en pareil cas l’absolution serait nulle, même en temps de jubilé, et l’excommunication majeure, réservée au Saint-Siège, serait prononcée contre les chiens qui oseraient le faire.) Dans notre diocèse, tout chien qui se respecte s’abstient rigoureusement de tout commerce, charnel ou spirituel, avec les prêtres et les religieuses, non par respect pour la sainte religion, mais parce que la raison lui dit qu’après pareille souillure aucune chienne ne voudrait plus de lui, même les chiennes de mauvaise vie. Quant à la race humaine, plus confiante et moins fière que la race canine, elle ne s’est pas refusée à entrer dans les confessionnaux. On m’a même assuré qu’il existe encore des représentants de cette race qui y mettent les pieds. Pourtant il n’existe sur terre pas d’image plus frappante de guet-apens qu’un confessionnal sous toutes ses formes; pas d’aspect plus apte à réveiller la circonspection qu’un confesseur vaquant à ses turpitudes selon les préceptes de saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, saint Alphonse de Liguori et Mgr. Bouvier, évêque obscène du Mans et comte romain. A en juger par l’aspect physique et la détresse morale de l’humanité actuelle, on doit reconnaître que les bons confesseurs ont fait du bon travail: les hommes sont devenus hideux et formidables à force de s’être livrés pendant des siècles à celle qui est la mère de tous les vices: la confession. Leur digestion s’est détraquée à force d’avaler le corps anémique du Seigneur, leur sexe s’est affaibli à force de tuer le plaisir et de multiplier l’espèce, leur passion à force de prier une vierge; leur intelligence a sombré dans les ténèbres de la médiation. La vertu de l’orgueil, qui faisait la beauté de l’homme, a cédé la place au vice de l’humilité chrétienne, qui fait sa laideur. Et l’amour, qui doit donner un sens à la vie, est gardé à vue sous la surveillance de la police cléricale. Le triste devoir conjugal qui a été inventé pour mettre en branle la machine à multiplier, pour fournir à l’Église des âmes abrutissables, aux patries des individus aptes aux exigences de la production et au service militaire, le triste acte conjugal tel que les docteurs de l’Église le permettent à ceux qui veulent s’unir dans l’amour, n’est qu’une photographie très ressemblante de l’acte d’amour. Les amoureux sont volés par l’Église. L’Amour est à réinventer. Rimbaud l’a dit. L’Amour doit renaître non des efforts isolés d’hommes isolés: l’amour renaissant prendra ses origines dans une subconscience collective et devra, par les découvertes et les efforts de tous, monter à la surface de la conscience collective. Cela n’est pas possible sous le règne de la police cléricale et capitaliste. L’amour doit être fait par tous, et non par un. Lautréamont l’a dit, ou presque dit. »

Max Ernst Le surréalisme au service de la révolution, n°3, déc. 1931