Les fantômes de nos vœux

escher06(c) M.C. ESCHER, La Main tenant un miroir sphérique, 1935

« Il est aussi facile de rêver un livre qu’il est difficile de le faire.

La plupart des livres dont le sujet est entièrement fictif, qui ne se rattachent de près ou de loin à aucune réalité, sont mort-nés; tandis que ceux qui reposent sur des faits observés, étendus, pris dans la vie réelle, obtiennent les honneurs de la longévité. C’est le secret des succès obtenus par Manon Lescaut, par Corinne, par Adolphe, par René, par Paul et Virginie. Ces touchantes histoires sont des études autobiographiques, ou des récits d’évènements enfouis dans l’océan du monde et ramenés au grand jour par le harpon du génie. […]

Tout personnage épique est un sentiment habillé, qui marche sur deux jambes et qui se meut: il peut sortir de l’âme. De tels personnages sont en quelque sorte les fantômes de nos vœux, la réalisation de nos espérances, ils font admirablement ressortir la vérité des caractères réels copiés par un auteur, ils en relèvent la vulgarité. Sans toutes ces précautions, il n’y aurait plus ni art ni littérature.

Au lieu de composer une histoire, il suffirait, pour obéir à certaines critiques, de se constituer le sténographe de tous les tribunaux de France. Vous auriez alors le vrai dans sa pureté, une horrible histoire que vous laisseriez avant d’avoir achevé le premier volume. Vous pouvez en lire un fragment tous les jours, entre les annonces des remèdes pour les maladies les plus ignobles et les articles louangeurs des livres à soutenir, à côté des mille industries qui naissent et qui meurent, après les débats des Chambres: vous n’en soutiendriez pas la lecture continue. »

Honoré de Balzac, Préface de la première édition du Cabinet des Antiques (1839)