Le souffle à bout de shoot

Photograph of Art Pepper by Andy Freeberg.

Art Pepper par Andy Freeberg

« Le disque s’intitule Art Pepper meets The Rythm Section. Les amateurs de cool jazz le chérissent, certains lecteurs de polar aussi : c’est l’un des disques préférés d’Harry Bosch, le flic furieux inventé par Michael Connelly ; il l’écoute dans sa maison branlante, un verre d’alcool à la main, quand il a l’impression de n’avoir rien compris et d’avoir tout perdu. La séance a lieu le 19 janvier 1957 à Los Angeles. Le saxophoniste le plus lyrique de la côte Ouest, l’héritier pur et cassé de Lester Young, y rencontre l’une des grandes sections rythmiques du moment : celle de Miles Davis.

Dans son autobiographie, Straight Life, Pepper décrit dans quel état il arrive au studio : paniqué, et, comme toujours, intoxiqué… Au moment de la séance de 1957, Pepper vient de sortir du pénitencier californien de Terminal Island, où il purgeait une peine pour usage de stupéfiants. C’était son deuxième séjour en prison ; il en fera d’autres. Pepper n’est bien que dans trois situations : quand il joue, se drogue ou baise. Dans cet ordre-là. Quand il joue, il tutoie les anges. Quand il se drogue, il les suit en enfer. La prison n’en est pas la pire forme. Il s’y sent protégé. Il la comprend de l’intérieur. Il en parle avec précision, violence et une absence de pathétique digne des meilleures enquêtes. Des tas de femmes séduites par sa beauté, son talent, son intelligence, son destin cousu de faiblesses et d’actes sensibles, accompagnent Pepper dans son va-et-vient entre la scène, la poudre et les barreaux. Mais si l’amour est une nécessité, ce n’est aussi qu’un passage.

Straight Life raconte le tout sans rien cacher, avec un naturel enfantin, parfois féroce. Le titre est celui d’une composition fameuse du musicien : un air rapide, joyeux, emballé, qui vous mène par la hanche et à bout de souffle…

Libéré de prison, Pepper continue de s’injecter plusieurs grammes d’héroïne par jour. Il a 35 ans. Six mois passent sans qu’il touche son saxophone. Le 19 janvier 1957, sa femme d’alors le réveille donc pour lui annoncer qu’il enregistre dans quelques heures avec la section rythmique de Miles Davis. Elle a monté le coup avec un producteur : «Ils avaient pensé que la meilleure façon de me faire enregistrer était de tout organiser, sans rien me dire.» Ils n’ont pas tort. Pepper est furieux. Il renvoie sa femme, se lève, et voilà : «Je sortis mon saxophone, le posai sur le lit et le regardai. Il m’était devenu étranger. Un objet venant d’un autre monde. Je le sortis de son étui.» Il le décrit, longuement. Le saxo est sale. Le bec colle au bocal : la dernière fois qu’il a joué, le musicien, complètement défoncé, a oublié de le dévisser. Il faudrait tout réparer, pas le temps…

Straight Life est rempli de scènes comme celle-là. Elles se déroulent dans la maison familiale, dans les clubs de jazz de Los Angeles des années quarante, où le gamin blanc et précoce est célébré dans des orchestres noirs ; dans la rue, où il marche la nuit en regardant les femmes, se masturbant sous leurs fenêtres ; sur le bateau qui amène le soldat de 19 ans vers l’Europe en 1944 ; au Havre, où sa compagnie ne peut débarquer, de peur d’être lynchée par les habitants, qui apprécient davantage les Allemands qui les ont envahis que les alliés qui les ont bombardés ; à Londres, où il attrape une chaude-pisse en forçant une fille à faire l’amour dans un cimetière ; sur la route, avec l’orchestre de Stan Kenton, où la drogue et le sexe permettent de supporter la dureté des nuits blanches et des voyages en mauvais car… Art Pepper raconte cette existence à sa dernière femme, Laurie, qui l’écrit bien… »

Philippe Lançon – Libération

Art Pepper, le souffle à bout de shoot, Par Marc Villemain
A lire entièrement ici, écrit en guise de présentation de Straight life, Art Pepper, Éditions Parenthèses. Traduit de l’américain par Christian Gauffre, préface de Philippe Carles.