La couleur derrière la note

Miles Davis Circa 1955 1956Miles_Davis_by_Palumbotom palumbo

Miles Davis (c) Tom Palumbo 1955-1956

« Je dessine et peins de plus en plus, plusieurs heures par jour quand je suis chez moi. Et quand, je suis en tournée aussi. La peinture, c’est apaisant, j’adore voir ce qui sort de mon imagination. C’est une sorte de thérapie qui m’occupe l’esprit à quelque chose de positif quand je ne joue pas de musique. La peinture m’obsède, comme la musique et tout ce qui compte pour moi. »

Si l’on connaît le grand musicien Miles Davis, on ignore le Miles peintre, lui qui fut pourtant l’auteur de centaines de tableaux et de croquis réalisés pendant les derniers dix ans de sa vie. J’ai toujours eu une grande admiration pour cet artiste atypique. La première fois que nos chemins se sont croisés, ce fut à l’occasion de la sortie en 1986 de son album Tutu qui fit prendre au Jazz selon les spécialistes un virage décisif. A l’époque, mes connaissances musicales étaient bien minces. J’étais pris dans la tourmente des années Mitterrand où Ronald Reagan célébrait en grande pompe le centenaire de l’édification de la Statue de la Liberté tandis que Gorbatchev divulguait au compte goutte des informations erronées sur la catastrophe de Tchernobyl. Afin d’échapper à cette cacophonie ambiante, je passais le plus clair de mon temps libre dans les salles obscures où l’on projetait des films auxquels je prêtais peu attention. Parfois, faute de n’avoir pu assister à la projection du film désiré, je me faufilais entre les bacs des disquaires en guettant la sortie du nouvel album des rita mitsuko lorsqu’un jour mon attention fut attirée par ce grand visage noir qui semblait sortir de nulle part.

Quoiqu’il en soit, nous étions seuls. Lui et moi. Nous nous sommes regardés, un peu inquiets. Ce qui est inhabituel nous semble toujours menaçant, peut-être même inquiétant… Et c’est ainsi qu’il a commencé son entreprise de charme, qu’il a entrepris ma conquête comme si nous découvrions au fur et à mesure des points communs ignorés. Et cela a commencé de me séduire avant même qu’un son ne sorte de sa trompette d’Ingres.

Joe Gelbard l’a rencontré dans un ascenseur, en 1984. « Il m’a regardée fixement, sans rien dire de ses yeux pénétrants de guerrier Masai. A l’époque, nous habitions dans le même immeuble, dans la 5th Avenue, et j’évitais toujours de le croiser car il me faisait peur. Il avait 58 ans. Il était le musicien de jazz le plus connu de la planète. Et tout le monde parlait de sa vie dissolue, de ses sauts d’humeur, de son arrogance, de son génie, de sa folie. Il était pris parfois d’attaques de paranoïa : un soir il a pris la neige qui tombait sur sa Ferrari pour de la cocaïne. Moi, j’avais 34 ans. J’appartenais à tout un autre milieu : j’étais la fille d’un riche marchand de diamants, une sorte de « princesse juive-new-yorkaise », gâtée, mais réellement passionnée par l’art. Lorsque je l’ai rencontré, je venais de réaliser ma première exposition de peinture dans une galerie de Madison Avenue, tandis que Miles sortait d’une opération qui l’empêchait de jouer. Il n’arrivait plus à maîtriser les mouvements de sa main droite. Un jour, entre le 4ème et le 6ème étage, il me dit : « La musique est une peinture que l’on peut entendre, et la peinture est une musique que l’on peut voir. », une de ces phrases énigmatiques à la Miles ! Ca sonnait comme invitation un peu mystérieuse. Peu après, il me demanda de l’accompagner dans l’apprentissage de la peinture. De fait, il dessinait déjà très souvent, et il avait un don inné du trait. Je crois qu’au début, Miles a utilisé la peinture comme une thérapie, mais au fur et à mesure qu’il avançait, elle est devenue pour lui une passion réelle. Depuis, il ne se déplaçait jamais sans ses carnets de dessins, ses crayons, ses pinceaux.

Il me demandait surtout de « corriger » ses tableaux, ce que j’hésitais à faire. Je ne voyais pas trop comment toucher à des peintures quasi abstraites. Mais, je l’ai fait. Ce qui m’a étonné au début, ce fut de voir que les peintures de Miles étaient à l’opposé de sa musique. Celle-ci était minimaliste et très structurée. Son timbre, à la trompette, semblait venir de loin, comme en écho. Le Miles musicien se tenait en retrait du monde. Il était introspectif et méfiant, comme il le montrait en jouant dos au public. Au contraire, le Miles peintre était un enfant enthousiaste, joyeusement libre. Il ne peignait pas ; il sur-peignait ! Il composait avec toutes les couleurs, de façon très spontanée, superposait les couches et réalisait des oeuvres très denses de textures et de formes. Il était totalement fou [elle rit] : il voulait peindre partout, déborder de la toile, occuper toutes les surfaces qui l’inspiraient ! Il a même finit par peindre sur ses murs et ses meubles – certains valaient une fortune -, ce qui me rendait folle… C’était Miles. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui pouvait faire à ce point abstraction de la réalité physique des objets qui l’entouraient. Mon rêve était de le voir transposer sur la toile ce qu’il faisait en musique. Il y est arrivé, je crois, vers la fin de sa vie. »

(c) L’Express du 09/10/2006 Miles Davis, le peintre propos recueillis par Paola Genone.

miles 3(c) MILES DAVIS / TRUMPET PLAYER

miles 4(c) MILES DAVIS / SPIDER WEB

miles 5(c) MILES DAVIS / THE KISS

miles 6(c) MILES DAVIS / NEW YORK BY NIGHT

miles 7(c) MILES DAVIS / MILES AHEAD

miles 8(c) MILES DAVIS / JOSEPHINE BAKER

miles 9(c) MILES DAVIS / FACES

miles 10(c) MILES DAVIS / EZZ -THETIC

miles 11(c) MILES DAVIS / CHORUS OF IMAGES

« Tandis que l’oeuvre picturale de Miles nous renvoie à son oeuvre musicale (le sens de la ligne claire comparable à la concision de son jeu, le caractère sensuel et dansant des volumes évoquant la façon dont il aménage sa rythmique), la tentation est grande d’apprécier le rendu de sa musique en termes de couleur et de volume: ses gammes de timbres et de nuances, cette tonalité crépusculaire de sa sourdine, le soleil couchant de sa trompette ouverte, ces coloristes qu’il eut toujours avec lui (Gil Evans, Bill Evans, Herbie Hancock, John Lewis, Gil Goggins, Wayne Shorter, Tony Williams…) et ces autres, plus plasticiens (batteurs, bassistes, guitaristes, mais aussi Tadd Dameron, Horace Silver, Keith Jarett, John Coltrane, Bobby Irving, Marcus Miller…). Il faut encore évoquer ici ces volumes qu’il sut retravailler en permanence dans la matière de ses orchestres, cet espace qu’il savait ménager autour de sa trompette, tout en saturant sa musique de tambours, de cymbales, de sons électriques. Il nous reviendra tout au long de It’s About That Time (« In a Silent way »). Si elle paraît tentée par le dépouillement extrême de la peinture monochrome, la musique de Miles ne s’y résout jamais totalement. La matière n’est pas unie, mais présente une gamme infiniment nuancée de luminosités, de saturations, de grains…Chez Miles il n’y a pas de place pour la sérénité, mais tension, cambrure permanente, et toujours à un moment donné, cassure autour d’un noeud dramatique lorsque le tempo explose soudain, ou lorsqu’il est dédoublé, dissimulé à la limite du rubato, abandonné pour un autre totalement différent. »

(c) Franck BERGEROT

L’auteur est rédacteur en chef adjoint à la revue nationale “JAZZMAN”. Renommé pour ses conférences et stages d’initiation à l’histoire du jazz à l’intention des professionnels du disque, des élèves des écoles de jazz, …, ce brillant journaliste est aussi auteur de plusieurs livres sur le jazz : “Miles Davis, introduction à l’écoute du jazz moderne” (Editions du Seuil, 2000). Co-auteur avec Arnaud Merlin de “L’épopée du jazz” en 2 volumes (Collection Découvertes/Galimard). “Le jazz dans tous ses états – histoires, figures, foyers et grandes figures” (Larousse, 2001).