Lorsque le verbe se fait chair

fernando vicentefernandovicente

© Fernando Vicente

«Parfois ses pensées prenaient un autre cours. Il lui semblait qu’il eût gouté à quelque fruit défendu de l’arbre de vie aux épines aigües, et qu’il en sentît encore la saveur entre ses dents – et plus encore que le présent amer de la connaissance, qu’il avait si souvent appelé du fond de l’inquiétude de son cœur, il pensait qu’y fussent descendus avec ses sucs vénéneux les dons plus mystérieux de la sympathie. Qu’il eût goûté le sang du dragon, et compris le langage des oiseaux. Alors s’annonçait, à un voile de sang jeté sur ses yeux, à un tremblement de ses lèvres, la venue déroutante de l’objet atroce et ineffable. Bientôt, couché de tout son long dans l’herbe mouillée qu’il mordait avec emportement, inondé des pleurs salés de ses yeux, il évoquait la blanche apparition de Heide au sein des affres de cette nuit dont rien ne pouvait égaler l’horreur et la fascination. Il revoyait ses membres liés, comme fondus et rassemblés par l’écrasante majesté de la foudre, tout son corps forcé, percé, marqué, palpitant, meurtri, déchiré, lacéré mieux que par neuf glaives, ruisselant de sang, brûlant d’un feu rose, d’un aveuglant et insoutenable éclat, la matière merveilleuse de toute sa chair giclant comme un fruit dans les griffes aigües du destin. Et ce blanc cadavre aux blessures de foudre, la tête rejetée en arrière, les yeux perdus dans un funèbre enchantement, l’entraînait à reculons dans une navigation berçante et immobile. Alors, les yeux fermés, les tempes bourdonnantes, dans une desséchante angoisse, il sentait venir à lui la blessure de son ventre. Il inondait ses paupières du sauvage, sauvage et aveuglant baptême de son sang, et, ligne par ligne, avec une tension farouche, fatigué de la poursuite des glorieux mystères du monde, il suivait la route d’une goutte de sang sur un doigt. Et la vie de son âme paraissait maintenant suspendue à cette goutte dérisoire, et il lui semblait que tout ce qu’il avait aimé, tout ce qu’il avait cherché, roulait au fond de la source avec cette goutte sombre. Et, les yeux clos, il collait sa bouche à cette fontaine rouge et, goutte après goutte, il en faisait ruisseler sur ses lèvres le sang mystérieux, délicieux. Dans le fond de son cœur qu’elle transperçait mieux que le feu rouge d’une lance, il enfonçait cette vision comme une épine aigüe, à la charmante morsure de laquelle il se déchirât avec délices, un tremblement sans merci giflait toutes ses chairs vives, il se sentait fondre dans une exténuante compassion. Qu’il affronte maintenant, pour une issue désormais à peine douteuse, le destin qui n’eut pas la miséricorde de le changer en statue de sel, celui dont les yeux se sont ouverts sur ce qu’ils ne devaient pas voir

© Julien Gracq, Au château d’argol, Corti, 1938