Mémoire raciale et histoire littéraire

GORDIMER FUENTES

South African writer Nadine Gordimer (L) is applauded by Mexican writer Carlos Fuentes’ (background) after delivering a speech during a celebration for his 80th birthday in Mexico City, on November 17, 2008.

« Il y a plusieurs années de cela à Harvard, un ami m’invita à dîner et me demanda si je pouvais prendre en chemin deux autres invités, Nadine Gordimer et Carlos Fuentes. Aux anges, j’acceptai avec empressement. Le soir dit, tiré à quatre épingles et frissonnant déjà de plaisir, je passai d’abord prendre Nadine Gordimer, qui d’emblée me fit descendre de mon nuage en montant à l’arrière de la voiture. Je tentai timidement de briser la glace, mais en vain. Quand je pris Carlos Fuentes quelques minutes plus tard, il s’avéra qu’il connaissait Gordimer – ils se couvrirent de bises sonores sur les deux joues – si bien que lui aussi monta tout naturellement à l’arrière. Alors que je roulais vers Newton, mi-égayé mi-agacé, la conversation entre mes deux distingués passagers se porta sur la mondialisation de la littérature. Se succédèrent, crescendo, les noms d’écrivains de réputation internationale que chacun des deux avait récemment vus ou dont il était impatient d’avoir des nouvelles : tout d’abord des écrivains sud-africains et mexicains mais rapidement aussi d’autres pays et d’autres continents. J’eus la merveilleuse impression que tout le gratin littéraire jouissait de la même intimité sociale que les invités d’une partie de campagne décrite par Harold Nicholson dans son journal et qu’un pourcentage élevé des auteurs les plus connus dans le monde devaient, comme les bombardiers de l’ancienne « Strategic Air Command », garder toujours leur réservoir plein et rester en altitude.

Je pensai déceler, dans les paroles qui provenaient du siège arrière de ma voiture, une certaine forme de compétition mais aussi de tendresse, les services et les balles de volée de noms célèbres culminant en un désaccord amical sur la question du raffinement culturel du président des États-Unis en personne. « J’assistais, il y a peu, à Washington à une fête en l’honneur de Nelson », déclara Gordimer, « et j’ai été très déçue par Bill Clinton. Il m’a paru extrêmement superficiel et inculte. » « C’est étrange », répondit Fuentes, « j’ai déjeuné au Vineyard avec Bill et Hillary il y a quelques semaines seulement, et je l’ai trouvé remarquablement cultivé. Il m’a dit que Le Bruit et la fureur avait beaucoup compté à ses yeux, et il avait l’air de se souvenir du roman de manière extrêmement détaillée. » « Eh bien », répliqua Gordimer, « il l’a probablement lu lorsqu’il était boursier de la fondation Rhodes à Oxford. » À ce moment, je me risquai à prendre la parole depuis ma place au volant : « Je doute que Faulkner ait été au programme à Oxford. Clinton l’a certainement lu quand il était en Arkansas ou peut-être à Georgetown. » À l’arrière de la voiture, il y eut un silence pesant, le genre de silence par lequel les clients d’un restaurant huppé répondent à un serveur impudent qui tente de s’immiscer dans leur conversation.

Durant le reste du trajet, tandis que le trajet s’achevait dans un comique embarras, je songeai aux raisons qui m’avaient poussé à intervenir. D’un côté bien sûr, je cherchais simplement à marquer un point ; je voulais obtenir ce qu’on appelle, dans un contexte différent, une promotion sociale. D’un autre côté, je tentais de corriger un point d’histoire culturelle. Mais, étant donné que je ne savais pas où Clinton avait lu Le Bruit et la fureur pour la première fois, et, à dire vrai, que je m’en moquais, ma suggestion (bien que celle-ci me paraisse toujours être parfaitement plausible) était vraisemblablement motivée moins par la passion de l’exactitude en matière d’érudition que par l’idée confuse que Faulkner nous appartenait à nous, et non aux Anglais. Ce que j’exprimais, autrement dit, c’était la force d’attraction du vieux modèle national de l’histoire littéraire, qui jouit toujours d’un grand pouvoir, malgré l’affaiblissement significatif qu’il a connu ces dernières décennies. Il avait suffi de me trouver en situation d’infériorité sociale pour que je me mette à brandir le drapeau. »

(c) Stephen Greenblatt, « Mémoire raciale et histoire littéraire », dans « Théorie et histoire littéraire » , Fabula LHT (Littérature, histoire, théorie), n°0, juin 2005