Pas de printemps pour Alfred

tippi_hedren___alfred_hitchcock_photo

« Hitchcock a sponsorisé son propre label de mal d’archive, momifiant les livres et les corps selon une logique stricte du deuil manqué. Parfois, il recrute Freud pour faire le sale boulot – et l’aider à s’occuper de figures, exigences ou extases irregrettables, voire inenterrables, à mesurer des désirs     renversés. D’autres fois, une ou deux du moins, il enrôle Nietzsche, généralement en vue de tester la traductibilité de l’éternel retour. Le cinéma de Hitchcock, en tout cas, est bourré de livres, de bibliothèques, de noms propres de célébrités et de lettres stratégiquement placées afin de marquer des points filmiques et d’éclairer des énigmes sémantiques. »

Avital Ronell, Sur Nietzsche: Hitchcock fait part de sa gratitude, Trafic, revue de cinéma, n° 70, été 2009, P.O.L

Hitchcock a toujours reconnu que ce qui l’avait intéressé dans Marnie, c’était la description d’un « amour fétichiste ». « Pour parler crûment, déclarait-il, il aurait fallu montrer Sean Connery surprenant la voleuse devant le coffre-fort et ayant envie de lui sauter dessus et de la violer sur le champ. »

Selon Jay Presson Allen, la scénariste qui a travaillé avec Hitchcock sur Marnie (Pas de printemps pour Marnie), ce dernier s’est toujours interdit beaucoup de choses. « Et pour libérer ses refoulements, il se créa des limites qui étaient celles de son art. C’était sa façon de tout justifier et de transformer ses sentiments et refoulements en une création. » En l’occurrence, sa façon de transformer ses sentiments a donné un film, Marnie, qui est devenu l’histoire d’un réalisateur et de son désir pour une actrice inaccessible qui se transformait en objet de fantasme.

Racontés en détail dans la biographie célèbre de Donald Spoto, les différents assauts du cinéaste sur sa Tippi Hedren vont instaurer une atmosphère pesante sur les lieux du tournage. Hitchcock commença par faire interdire le plateau aux visiteurs et fit porter, à la fin de chaque journée, du champagne dans la loge de l’actrice. Puis, il lui raconta le rêve qu’il ne cessait de faire.

« Vous étiez dans le séjour de ma maison de Santa Cruz, et il y avait une lueur, un arc-en-ciel, autour de vous. Vous êtes venue près de moi et m’avez dit : « Hitch, je vous aime. Je vous aimerai toujours « … Ne comprenez-vous pas (à voix basse) que vous êtes tout ce que j’ai jamais rêvé d’avoir ? S’il n’y avait pas Alma… »

Hedren repoussa ces avances d’un « Mais c’était un rêve Hitch, rien qu’un rêve ». Hitchcock n’en démordit pas et tenta de convaincre les studios Universal que la prestation de l’actrice méritait de lancer une campagne pour les Oscars. Il se confia à de plus en plus de personnes, et engagea des comparses pour épier l’actrice, essayer de comprendre pourquoi celle-ci le repoussait. Pour cerner sa personnalité, il envoya à un graphologue un échantillon de sa signature !

« Et c’est alors que l’inimaginable se produisit. Vers la fin de février, Hitchcock finit par perdre toue dignité et tout discernement. Seul avec Tippi Hedren dans sa caravane à la fin d’une journée de travail, il lui fit des avances manifestement sexuelles, qu’elle ne put ni ignorer, ni prendre à la légère, comme elle l’avait fait auparavant. Pareille hardiesse n’avait eu aucun précèdent dans sa vie, pas plus que l’attaque sauvage des oiseaux qu’il avait obligé la jeune femme à endurer. […] Tippi Hedren fut consternée, et l’incident l’ébranla. »

Si le cinéma d’Hitchcock a souvent été l’expression des fantasmes du metteur en scène, il a semblé, pour la première fois, que l’art ne suffisait plus à contenir ses désirs.

00295098_000002

Alfred Hitchcock tippi

Tippi Hedren and Alfred Hitchcock @ marnie 1964