La gourmandise en appétit

Préparez vos mouchoirs bertrand blier 1978Préparez vos mouchoirs Bertrand Blier 1978

Pourquoi les scènes de repas sont-elles si souvent centrales dans le cinéma ? Parce qu’à travers la nourriture, on peut tout exprimer: la psychologie des personnages, leur rang social, mais aussi leurs rapports au corps, au désir, à la mort.

Ci-dessous, un texte de Roland Barthes, préface à la réédition de Physiologie du goût (1975) d’Anthelme Brillat-Savarin.

« …il y a dans la mise en scène d’un bon repas autre chose que l’exercice d’un code mondain, eût-il une très ancienne origine historique; il rôde autour de la table une vague pulsion scopique: on regarde (on guette ?) sur l’autre les effets de la nourriture, on saisit comment le corps se travaille de l’intérieur; tels ces sadiques qui jouissent de la montée d’un émoi sur le visage de leur partenaire, on observe les changements du corps qui se nourrit bien. L’indice de ce plaisir qui monte est selon Brillat-Savarin, une qualité thématique très précise: la Luisance; la physionomie s’épanouit, le coloris s’élève, les yeux brillent, cependant que le cerveau se rafraîchit et qu’une douce chaleur pénètre tout le corps. La luisance est évidemment un attribut érotique: elle renvoie à l’état d’une matière à la fois incendiée et mouillée, le désir donnant au corps son éclair, l’extase sa radiance (le mot est de B.S) et le plaisir sa lubrification. Le corps du gourmand est ainsi vu comme une peinture doucement radieuse, illuminée de l’intérieur. Ce sublime comporte cependant un grain subtil de trivialité; on perçoit très bien ce supplément inattendu dans le tableau de la belle gourmande (« Une jolie gourmande sous les armes » dit B.S) : elle a les yeux brillants, les lèvres vernissées, et elle mord dans l’aile de perdrix; sous l’hédonisme aimable, qui est le genre obligé des descriptions de convivialité, il faut lire alors dans la luisance un autre indice : celui de l’agression carnassière, dont la femme , paradoxalement , est ici porteuse; la femme ne dévore pas la nourriture, elle mord, et cette morsure irradie; peut être dans cet éclair assez brutal, faut-il percevoir une pensée anthropologique: par à coups le désir revient à son origine et se renverse en besoin, la gourmandise en appétit (…). L’étrange est que dans le tableau excessivement civilisé que B.S. donne continûment des usages gastronomiques, la note stridente de la Nature – de notre fonds naturel -est donnée par la femme. On sait que, dans l’immense mythologie que les hommes ont élaborée autour de l’idéal féminin, la nourriture est systématiquement oubliée; on voit communément la femme en état d’amour ou d’innocence; on ne la voit jamais manger : c’est un corps glorieux, purifié de tout besoin. Mythologiquement la nourriture est affaire d’hommes; la femme n’y prend part qu’à titre de cuisinière ou de servante; elle est celle qui prépare ou sert, mais ne mange pas. D’une note légère B.S subvertit deux tabous: celui d’une femme pure de toute activité digestive, et celui d’une gastronomie qui serait de pure réplétion : il met la nourriture dans la Femme, et dans la Femme l’appétit (les appétits). »