La main peut-être comme le désir, l’épaisseur contre l’éther

Bill Brandt (1904-1983) 11

© Bill Brandt, Micheldever, Hampshire, 1948

« Elle leva une main et la laissa ainsi en l’air devant le rayon de soleil qui entrait par la fenêtre. La main était translucide, avec des os apparents, et pleine de vaisseaux bleutés, gonflés, sillonnés de taches terreuses. Puis elle la déplaça en direction du mur. La main n’était plus aussi translucide. « Quand on devient vieux, pensa-t-elle, on dirait que les os ont leur vie propre. Mon squelette tente de traverser ma peau. L’épiderme, bien que tout flasque, m’empêche d’être ce que je suis : un épouvantail. C’est incroyable, le corps, en grande partie, ce n’est que de l’eau. Non, ce n’est pas de l’eau. C’est de la gélatine. »

La quatrième femme haletait plus lentement, mais elle, elle avait toujours la main devant le mur défraîchi. Elle voyait une main tendue devant le soleil qui, avant de disparaître derrière les falaises, laissait une écume de feu au sommet de la montagne. À cette époque-là, le tissu de sa main était élastique. Il y avait de la graisse. Ce n’était pas du vieux cuir. Lluis s’en était allé et lui avait baisé la main : « Dans trois semaines tu seras ma femme. Je t’aime. » Là-bas où poussaient les vignes hautes, la terre d’ardoise rendait plus sombres les eaux. « Je te désire », lui avait-il dit alors qu’ils étaient allongés près des ceps. Le chemin qui menait aux vignes hautes était très long. Elle y était allée à bicyclette et avait senti son cœur valser de la pointe des pieds jusqu’à la tête. Les vignes formaient des lignes parallèles, comme les rayons de soleil qui faisaient danser les grains de poussière. Une architecture de ceps qui léchait presque le sommet. « Ne dis rien », répéta-t-il.

Ses deux mains lissaient le rabat du drap. Soudain elle le froissa, au souvenir d’une main jeune où la peau cachait les os. Elle sentit la chemise blanche, mouillée. Et elle vit aussi les ceps rougeoyants qui s’étiraient, en lignes parallèles, jusqu’à l’infini. Un corps qui était devenu le sien. Elle était lui. « D’où viens-tu ? » lui avait-elle demandé, quand il était en elle. « De l’enfer. » Un coin de nuage avait caché le soleil et plongé la chambre dans la pénombre. Il lui dit que, dans la soirée, il repartait au front. Et, en entendant cela, elle lui déchira la chemise et lui enfonça ses ongles dans le dos.

— Tu t’imagines qu’on va refaire ton lit à chaque instant ? cria l’infirmière.»

© Montserrat Roig, Le Chant de la jeunesse, éd.Verdier, 1989