Une lecture de L’Etranger par Jean-Paul Sartre

visconti146Meursault (Marcello Mastroianni)L’Étranger (Lo Straniero) de Luchino Visconti, 1967

Meursault interprété par MarcelloMastroianni

« On voit donc qu’on ne saurait négliger le côté théorique du caractère de Meursault. De même beaucoup de ses aventures ont pour principale raison de mettre en relief tel ou tel aspect de l’absurdité fondamentale. Par exemple, nous l’avons vu, Le Mythe de Sisyphe vante la « disponibilité parfaite du condamné à mort devant qui s’ouvrent les portes de la prison par une certaine petite aube » – et c’est pour nous faire jouir de cette aube et de cette disponibilité que M. Camus a condamné son héros à la peine capitale. « Comment n’avais-je pas vu, lui fait-il dire, que rien n’était plus important qu’une exécution… et, qu’en un sens c’était même la seule chose vraiment intéressante pour un homme ! ». On pourrait multiplier les exemples et les citations. Pourtant cet homme lucide, indifférent, taciturne, n’est pas entièrement construit pour les besoins de la cause. Sans doute le caractère une fois ébauché s’est-il terminé tout seul, le personnage avait sans doute une lourdeur propre. Toujours est-il que son absurdité ne nous paraît pas conquise mais donnée : il est comme ça, voilà tout. Il aura son illumination à la dernière page, mais il vivait depuis toujours selon les normes de M. Camus. S’il y avait une grâce de l’absurde, il faudrait dire qu’il a la grâce. »

Jean-Paul Sartre, « Explication de l’Etranger », Situations I, © éd. Gallimard, NRF (article de février 1943 publié en 1947).