L’œil existe à l’état sauvage

© Martine Franck – Exhibition, Grand Palais – 1972

Paris. Exhibition of Belgian Art.

© Martine Franck – Exhibition of Belgian Art, Paris – 1972

« L’œil existe à l’état sauvage »: la phrase fait effet de sens, close sur elle-même, sur son rythme et sa brièveté. Comme la figure de style désignée par la Poétique d’Aristote sous le nom d’énigme, elle « enchaîne  des impossibles tout en disant des existants ». Si on cherche à la traduire, on est frappé par la naïveté de sa proposition ou par son habileté. Car c’en est une de « récupérer » ainsi toute la tendance primitiviste qui court dans l’art du début du siècle – depuis que Matisse, Derain, Vlaminck et Picasso vers 1906-1907 « découvrent » les masques africains. Peu importe ici que le surréalisme s’emploie ensuite à gauchir ce goût vers l’Océanie et l’Amérique. Le « sauvage », dont l’art est dit « primitif » ou « tribal », est un inventeur de formes dont les codes sont différents des nôtres. Il devient grisant d’affirmer, avec Breton, que notre œil à nous peut aussi, par moments, se retrouver dans une situation où il reconstitue de nouveaux codes. Grisant mais naïf, si œil désigne l’organe physiologique de la vision et si sauvage veut dire a-culturé. Or on sait avec Panofsky qu’il n’y a pas de spectateur naïf du tableau, mais seulement des spectateurs dont la culture convient ou ne convient pas à un tableau ; et que tout l’effort de l’historien est de prendre conscience de son propre conditionnement culturel.

© Jacqueline Chénieux-Gendron, « André Breton: l’enjeu de l’esthétique » in Critique n° 749, oct 2009