Une forme en situation

edward weston.© Edward Weston 1936

« Mais de quel objet y a-t-il désir ? Dira-t-on que le désir est désir d’un corps ? En un sens on ne saurait le nier.
Mais il faut s’entendre. Certes c’est le corps qui trouble : un bras ou un sein entrevu, un pied peut-être. Mais il faut bien voir d’abord que nous ne désirons jamais le bras ou le sein découvert que sur le fond de présence du corps entier comme totalité organique. Le corps lui-même, comme totalité, peut être masqué ; je puis ne voir qu’un bras nu, mais il est là ; il est ce à
partir de quoi je saisis le bras comme bras ; il est aussi présent, aussi adhérent au bras que je vois que les arabesques du tapis que cachent les pieds de la table sont adhérentes et présentes aux arabesques que je vois. Et mon désir ne s’y trompe pas : il s’adresse non à une somme d’éléments physiologiques mais à une forme totale ; mieux : à une forme en situation. »

© Jean-Paul SARTRE, L’Être et le Néant, Paris, Gallimard, 1943 (extrait de la collection Tel Gallimard, 1976, p. 435-436)