L’ouïe de Nietzsche, à l’écoute du monde

Yodel Meter, 1925 Sally Blane (Elizabeth Jane Young, 1910 - 1997), left and Betty Jewel, try out the new Yodel meter, which measures the pitch of the human voice

Yodel Meter, 1925 Sally Blane (Elizabeth Jane Young, 1910 – 1997), left and Betty Jewel, try out the new Yodel meter, which measures the pitch of the human voice

« Il aurait pu devenir pianiste. A 15 ans, il compose des pièces honorables. Bien plus tard, durant toute cette fin de vie muette, effondrée, ternie par la démence, il lui arrive encore, dans la maison de Weimar où l’ont recueilli sa mère et sa soeur, d’improviser des heures au clavier, avant de retomber dans une silencieuse hébétude. Friedrich Nietzsche (1844-1900) a de l’oreille. Mieux : il vit en tant qu’oreille. Par l’ouïe, par les sons, l’attention à leur sens, à leur portée, à leur nature, à leurs rythmes.

Ce philosophe-artiste accorde une importance décisive à la musique, comme aucun penseur ne le fit jamais. Il n’hésite pas à écrire : « Sans la musique, la vie serait une erreur. »

A son oreille, la musique constitue la vérité du monde, la voie d’accès à l’essentiel, le coeur des énigmes. Ce qu’on y approche n’est pas une vérité close, immuable et figée, mais le rythme, la pulsation, la puissance même de la vie. La musique permet de rencontrer, de manière directe et bouleversante, la force même de l’existence, dans ses déchirures et ses jaillissements, dans sa fluidité, sa violence et ses variations.

Voilà pourquoi Nietzsche donne à ses expériences d’auditeur le rôle de véritables investigations des multiples registres de la réalité. Sa première oeuvre personnelle, La Naissance de la tragédie (1872), rapproche musique et mythe tragique en proclamant leur commune origine. Le jeune homme, à cette époque, est fasciné par Wagner : il prête aux opéras wagnériens toutes les qualités du monde. Il en attend monts et merveilles, ne tarit pas d’éloges sur le maître de Bayreuth. Quelques années plus tard, l’enthousiasme s’inverse en une répulsion tout aussi fascinée : rien n’est lourd, pesant, grandiloquent comme ces mélodies des brumes. Vive la lumière de Bizet, la clarté française, le chant du Sud…

Dans ces périples et revirements, on aurait tort de ne voir que les humeurs hypertrophiées d’un génie mélomane. Car Nietzsche, encore et toujours, fait de ses émotions musicales des sources de découvertes philosophiques.

Ce faisant, il inverse l’attitude antérieure, celle qui a dominé toute l’histoire. « De la cire dans les oreilles, c’était là, jadis, presque la condition préalable au fait de philosopher : un authentique philosophe n’avait plus d’oreille pour la vie, pour autant que la vie est musique, il niait la musique de la vie. » Lui, à l’évidence, prétend faire exactement l’inverse.

L’ouïe, par conséquent, devient le sens philosophique par excellence. « Plus on devient musicien, écrit-il, plus on devient philosophe. »

L’expression « troisième oreille », que Freud rendra célèbre, figure sous la plume de Nietzsche.

Evitons donc de réduire ce philosophe à un briseur d’idoles qui pense à coup de marteau. Ce qui l’intéresse – qu’on relise l’avant-propos de Crépuscule des idoles -, ce sont moins les coups que le « son creux qui parle d’entrailles pleines de vent » résonnant quand on frappe des idées fétiches. Du marteau, il convient donc de se servir, il le précise, « comme on ferait d’un diapason ». Dans la pensée de Nietzsche, tout, décidément, est affaire d’oreille. Comparée à l’oeil, elle donne accès à « une toute autre conception, merveilleuse, du même monde ».

Réduire l’histoire entière de la philosophie européenne au passage de l’oeil à l’oreille, des formes aux sons, du monde de Platon au monde de Nietzsche, serait excessivement simplificateur et schématique. Ce serait saccadé, mais pas nécessairement discordant. »

Roger-Pol Droit (c) Le Monde du 15 août 2009