Ces vains fantômes dont je faisais mes dieux

Bob Dob (4)Bob Dob (7)Bob Dob (11)© Bob Dob

« La douleur que j’en éprouvai fut comme une nuit profonde dont mon cœur aurait été enveloppé : tout sembla m’offrir l’image de la mort; mon pays me devint odieux ; la maison paternelle n’eut plus rien que d’insupportable pour moi ; tout ce qui m’avait été agréable quand je le partageais avec lui me devint sans lui tourment et affliction ; mes yeux le cherchaient de toutes parts, et rien ne me le rendait ; et je prenais tout en horreur, parce que rien ne pouvait me le rendre, que rien ne me disait plus: «Le voilà, il va venir; » comme tout me le disait lorsqu’il vivait encore et que j’étais loin de lui. Devenu importun à moi-même, je ne cessais de demander à mon âme : « Pourquoi es-tu triste ? Pourquoi ce trouble auquel tu t’abandonnes ? » Et elle ne savait que me répondre. Et si je lui disais : « Espère en Dieu » elle se révoltait justement contre moi; parce que cet homme même qu’elle avait perdu et qu’elle avait tant aimé était en effet bien préférable à ces vains fantômes dont je faisais mes dieux, et dans lesquels je prétendais mettre son espérance. Mes larmes étaient donc devenues ma seule consolation, et la douceur de pleurer pouvait seule remplacer pour moi les délices à jamais perdues d’une aussi tendre amitié. »

© Saint Augustin, Les Confessions, 1838, Livre IV, Chapitre IV