L’encre et le sang

carioca-blood-1carioca-blood-2©  Carioca

« Dites-moi, je vous prie, quelle empire le sang a fécondé? Où sont les conquêtes faites par le glaive? Où l’empire d’Alexandre? Où l’empire de Charlemagne? Où l’empire de Napoléon? Tout ce déluge de sang a trempé la terre, sans hâter seulement l’éclosion d’une idée. A chaque guerre, le sol est pourri pour des siècles. Rien ne pousse où le sang a coulé, et les champs de bataille restent maudits et empoisonnés, soufflant un vent de peste sur les cités voisines.

Et passez à l’encre maintenant, cette encre que vous méprisez si fort. Si l’encre tache, elle ne pourrit pas. C’est l’encre qui féconde, c’est elle qui est la grande force de la civilisation. Pas une idée n’a poussé sans être arrosée d’encre. Une continuelle floraison s’élance et déborde de l’encrier des savants et des écrivains, la floraison superbe du génie de l’homme. Tandis que Napoléon nous noyait dans le sang, sans profit aucun, l’encre de Lavoisier et de Gay-Lussac créait une science, l’encre de Chateaubriand et de Victor Hugo accouchait d’une littérature. »

© Émile Zola, « L’encre et le sang », Le 11 octobre 1880,  article publié dans Le Figaro et  republié par Henri Mitterand dans L’encre et le sang. Littérature et politique, Bruxelles, Éd. Complexe, coll. « Le regard littéraire », 1989.