“Je me suis servi de pinceaux vivants pour peindre”

YVES KLEIN

Lorsque Yves Klein exécute ses “Anthropométries” en 1960, il disait  “qu’il peignait avec des pinceaux vivants, en d’autres termes du corps nu de modèles vivants enduits de peinture, ces pinceaux vivants étant constamment placés sous mes ordres, du genre : “un petit peu à droite ; et maintenant vers la gauche ; de nouveau un peu à droite”, etc. Pour ma part, j’avais résolu le problème du détachement en me maintenant à une distance définie et obligatoire de la surface à peindre”

Le 23 février 1960, à son domicile, Yves Klein réalise les empreintes de Rotraut et de Jacqueline qui déposent les traces bleues de leur corps sur une grande feuille de papier blanc fixée au mur en présence de Pierre Restany. L’œuvre est nommée par les participants Célébration d’une nouvelle Ère anthropométrique. Avec ces traces inscrites sur le support, Klein veut fixer dans leur fugacité les marques des “États-moments de la chair”.

“[…] J’ai donc pris des modèles. J’ai essayé. C’était très beau. La chair ; la délicatesse de la peau vivante, sa couleur extraordinaire et si paradoxalement incolore en fait me fascinait… Un jour, j’ai compris que mes mains, mes outils de travail pour manier la couleur ne suffisaient plus. C’était avec le modèle lui-même qu’il fallait brosser la toile monochrome bleue. Non, ce n’était pas de la folie érotique. C’était très beau. J’ai jeté une grande toile blanche par terre. J’ai vidé vingt kilos de bleu au milieu et la fille s’est ruée dedans et a peint là mon tableau en se roulant sur la surface de la toile dans tous les sens. Je dirigeais, en tournant rapidement autour de cette fantastique surface au sol tous les mouvements et déplacements du modèle qui, d’ailleurs, pris par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre lui hurler “encore un peu à droite !”, “là ! revenez en roulant sur le ventre et sur le dos”, “vers ce côté‚ là!”, “écrasez votre sein droit seulement sur cet endroit-là, précis”… et voilà”

Le 9 mars 1960, au 253 rue Saint-Honoré à Paris, sous la direction d’Yves Klein et pendant l’exécution de la Symphonie Monoton-Silence, trois modèles nus s’enduisent de peinture bleue et apposent les empreintes de leur corps sur des papiers blancs, disposés sur les murs et le sol de la galerie. Une gestuelle complexe, mise en scène par Klein, anime les figures d’un étrange ballet, dans lequel les actrices se roulent ou se traînent par les mains sur le sol, sous les yeux de l’assistance. Le public, en habit de soirée, est nombreux, composé d’artistes, de collectionneurs, de critiques et après la performance, un débat général s’ouvre avec la participation de Georges Mathieu et de Pierre Restany.