Un rêve de pierre

1946 - Chantal -
HWilly Ronis, Nu devant la cheminée, 1946.

« Les femmes de Ronis sont belles parce qu’il les laisse être. Il les aime pour ce qu’elles sont, ce dont elles-mêmes (obligées de se déguiser sans cesse) n’ont probablement qu’une vague idée. « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre », fait dire Baudelaire à la Beauté. Ronis admire Rodin, on s’en doutait. Dans son salon de 1859, Baudelaire parle encore du « rôle divin de la sculpture », qu’il compare à la poésie lyrique. « La sculpture, la vraie, solennise tout, même le mouvement, elle donne à tout ce qui est humain quelque chose d’éternel. » Voici donc, ici, le calme, l’intimité, la tendresse, la sérénité où n’entre pas le profane. Les nus de Ronis, dans leur extraordinaire naturel, sont sacrés. Ce sont des déesses toutes simples de passage dans le vingtième siècle. Il fallait être là pour les voir, à contre-courant de la dévastation générale. La clé est la pudeur qui, dit Heidegger, « met la lenteur en chemin ». Même prises au vol, ces femmes sont d’une merveilleuse lenteur. On dirait qu’elles dorment. Elles dorment, et quelqu’un les voit au-delà du sommeil […] Et maintenant, c’est l’hiver, on est dans un château, Mouche a quinze ans, elle est assise devant un grand feu de bois dans une cheminée ancienne: les briques, les chenêts, le tisonnier sont ses instruments, elle se chauffe, elle entre dans le feu, Ronis est assis par terre derrière elle, juste où il faut pour faire éclater sa beauté. C’est une jeune sorcière, une magicienne, elle a des pouvoirs cachés. Comme toujours, Ronis trouve une courbe inattendue et puissante (l’arc de la cheminée, la colonne vertébrale éclairée). D’où sort cette beauté? Du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare? Nous sommes en hiver? En été? Mais quand? Où ? Avec qui? Vous retrouvez Mouche l’enchantée, deux ans plus tard, en courbure ramassée, sculptée. Elle a dix-sept ans, elle est sauvée à jamais. Tout est parfait, la position du bras gauche, la main gauche sur la cuisse droite, la grande pensée du corps en lui-même, la trinité des pointes des seins et du nombril. »
Philippe Sollers*, La Beauté L’Infini 105 , hiver 2008
*Il s’agit du texte écrit par Philippe Sollers pour le livre de Willy Ronis Nues.
Dora Maar- Nu de Jacqueline Lamba assise au pied du lit, Antibes, ( aussi située à Mougins où st tropez,) 1939
Dora Maar 1936Dora Maar- Nu de Jacqueline Lamba assise au pied du lit, Antibes, ( aussi située à Mougins où st tropez,) 1939