Soleil nocturne

© Mayumi Terada, rocking chair and window, 2005

« Pendant les jours passés à attendre sa lettre, mon esprit fut comme un explorateur perdu dans un paysage de brouillard: ici et là, à grand-peine, j’arrivais à distinguer de vagues silhouettes d’hommes et de choses, des contours incertains de périls et d’abîmes. Quand je reçus sa lettre, ce fut comme si le soleil avait percé.

Mais ce soleil était un soleil noir, un soleil nocturne.

Je ne sais si on peut dire cela, mais bien que je ne sois pas écrivain et ne sois pas sûr d’employer le mot exact, je ne retirerais pas le mot nocturne ; ce mot était sans doute celui qui convenait le mieux à Maria, parmi tous ceux qui forment notre langage imparfait.

Voici la lettre qu’elle m’envoyait:

J’ai passé trois jours étranges: la mer, la plage, les sentiers m’ont évoqué des souvenirs du temps passé. Pas seulement des images: également des bruits de voix, des appels et ces longs silences d’autrefois. C’est curieux, mais vivre consiste à se faire de futurs souvenirs ; à cette heure même, ici, face à la mer, je sais que je suis en train de me préparer de minutieux souvenirs, qui un jour m’apporteront mélancolie et désespoir. La mer est là, permanente et rageuse. Mes pleurs d’antan, inutiles ; inutiles aussi mes heures d’attente sur la plage solitaire, le regard inlassablement fixé sur la mer. Sont-ce mes souvenirs que tu as devinés et que tu as peints, ou bien as-tu peint les souvenirs de nombreux êtres qui nous ressemblent ? Mais maintenant ton visage s’interpose, tu te tiens entre la mer et moi. Mes yeux rencontrent tes yeux. Tu es calme et un peu inconsolé, tu me regardes comme si tu m’appelais à l’aide.

Maria. »

© Ernesto Sabato, Le Tunnel, Éditions du Seuil, 1978