« Ô Monde Nous portons plainte contre toi »

Dorothea Lange, Ruby from Tennessee, daughter of migrant worker living in American River camp near Sacramento, November 1936

Nous les errants,

nos chemins nous les traînons derrière nous comme des paquets –

nous sommes vêtus

d’un lambeau de pays où nous faisions halte –

nous nous nourrissons

avec la casserole de la langue, apprise sous les larmes.

nous les errants,

à chaque carrefour une porte nous attend

derrière elle un chevreuil, Israël des animaux aux yeux d’orphelin

disparaît dans ses forêts bruissantes

et l’alouette jubile au-dessus des champs dorés.

Là où nous frappons aux portes

s’arrête une mer de solitude.

Ô vous, gardiens armés de glaives flamboyants,

les grains de poussière sous nos pieds d’errants

déjà commencent à faire monter le sang en nos petits-enfants

o nous errants devant les portes de la terre,

d’avoir tant salué les lointains,

nos chapeaux sont épinglés d’étoiles.

Comme mètres pliants reposent nos corps sur la terre

et mesurent tout l’horizon –

o nous les errants,

vers rampants pour les souliers à venir,

notre mort sera posée comme un seuil

devant vos portes fermées à double tour !

(c) Nelly Sachs, Chœur des errants in Chœurs d’après minuit