Interruption de partie

Marcel Duchamp, Eve Babitz, 18 octobre 1963, Pasadena.

Johannes Barthelmes

Dorothea Tanning Max Ernst

« Turati se décida enfin – et aussitôt une sorte de tempête polyphonique se déchaîna sur l’échiquier. Loujine y cherchait avec opiniâtreté la petite note dont il avait besoin pour en tirer, à son tour, en l’amplifiant, un tonnerre d’harmonies. Maintenant l’échiquier respirait la vie, tout y était concentré sur un point déterminé, tout s’y resserrait de plus en plus ; la disparition de deux pièces apporta une accalmie passagère, puis éclata un nouvel agitato. La pensée de Loujine errait dans des ténèbres à la fois attrayantes et horribles, elle y rencontrait parfois la pensée inquiète de Turati, qui cherchait ce qu’il cherchait lui-même. Les deux joueurs comprirent en même temps que les blancs ne devaient plus persévérer dans leur projet : ils risquaient de perdre immédiatement leur élan. Turati se hâta de proposer un échange, et à nouveau le nombre des pièces diminua sur l’échiquier. De nouvelles possibilités se dessinèrent, cependant personne n’aurait pu dire encore de quel côté pencherait le plateau de la balance. Loujine réfléchit longuement en préparant son attaque qui nécessitait une exploration préliminaire des variantes, au cours de laquelle chacun de ses pas réveillerait un écho dangereux – et il lui sembla qu’un dernier et immense effort ouvrirait devant lui la voie secrète de la victoire. Soudain il ressentit une douleur cuisante, bien qu’elle n’affectât pas son être véritable, et il poussa un grand cri en secouant sa main mordue par la flamme d’une allumette qu’il avait frottée en oubliant de l’approcher de sa cigarette. La douleur se calma aussitôt, mais dans le jaillissement de la flamme il avait entrevu quelque chose d’effrayant et d’insupportable. Il prit conscience des abîmes affreux où le plongeaient les échecs, jeta, malgré lui, un nouveau regard sur l’échiquier – et sa pensée s’alourdit sous le poids d’une fatigue qu’elle ne connaissait pas. Cependant les échecs étaient sans pitié, il était leur prisonnier et aspiré par eux. Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des échecs ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être… Soudain il s’aperçut que Turati n’était plus assis, mais se tenait debout, les mains derrière le dos. « Partie interrompue, maître, dit une voix derrière lui. Notez votre coup. – Non, non, encore, supplia Loujine, cherchant du regard celui qui avait parlé. – Partie interrompue », répéta derrière lui la même voix, une voix frétillante. Loujine voulut se lever et n’y parvint pas. Il s’aperçut alors qu’il venait de reculer, sans quitter sa chaise, et que des inconnus s’étaient rués, féroces, vers l’échiquier, cet échiquier où, tout à l’heure encore, était concentrée toute sa vie, et qu’ils se disputaient et hurlaient en déplaçant vivement les pièces. »

Vladimir Nabokov, La Défense Loujine, 1930 (traduction par Genia et René Cannac revue par Bernard Kreise, 1964, Gallimard)