Ce souvenir me hante

art 107© Jerry Uelsmann symbolic mutation 1961

Le souvenir

Ce souvenir me hante, que le vent tourne

D’un coup, là-bas, sur la maison fermée.

C’est un grand bruit de toile par le monde,

On dirait que l’étoffe de la couleur

Vient de se déchirer jusqu’au fond des choses.

Le souvenir s’éloigne mais il revient,

C’est un homme et une femme masqués, on dirait

qu’ils tentent

De mettre à flot une barque trop grande.

Un vent rabat la voile sur leurs gestes,

Le feu prend dans la voile, l’eau est noire,

Que faire de tes dons, ô souvenir,

Sinon recommencer le plus vieux rêve,

Croire que je m’éveille ? La nuit est calme,

Sa lumière ruisselle sur les eaux,

La voile des étoiles frémit à peine

Dans la brise qui passe par les mondes.

La barque de chaque chose, de chaque vie

Dort, dans la masse de l’ombre de la terre,

Et la maison respire, presque sans bruit,

L’oiseau dont nous ne savions pas le nom dans la vallée

A peine a-t-il lancé, on dirait moqueuse

Mais non sans compassion, ce qui fait peur,

Ses deux notes presque indistinctes trop près de nous.

© Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière, 1987