Cris et chuchotements

© Kiki Smith selfportrait 2007

Sous le titre Cris et chuchotements, le Centre Wallonie-Bruxelles, à Paris, a consacré, l’été dernier, une exposition à la création féminine. Vingt-trois artistes exploraient les thèmes de l’intimité, de l’identité et de l’imaginaire féminin. Parmi les artistes exposées, j’ai découvert Kiki Smith.

« Kiki Smith traite du corps féminin et de ses composants –bien souvent des organes internes- en intégrant leurs pulsions désirantes et leurs fonctions organiques. Son œuvre apparaît dès lors comme l’une des expressions les plus singulières de l’identité féminine en ce qu’elle a de plus complexe : mélange de puissance et de vulnérabilité, dont témoigne son autoportrait, représentation emblématique de l’exposition. Une femme en vêtement de travail tâché de peinture qui marque également ses bras et son buste dénudés, s’offre au spectateur dans une attitude immobile et sereine. Son corps et sa poitrine déjà marqués par l’âge allient force et fragilité. Son visage est invisible, enfermé dans un moule qui le dissimule au monde, abri ou carcan, et le maintient dans un anonymat autant que dans une perte d’identité. »

© Catherine de Braekeleer, conservatrice du Centre de la gravure de La Louvière, 2009

« Parce qu’une grande partie de son travail a un rapport avec le corps, j’évoquerai d’abord la question anatomique. Si l’on pense à l’immense diversité des formes que prend la représentation humaine – statuettes tribales, personnages de cire, effigies, masques mortuaires, mannequins, tableaux votifs, icônes, statuaire grecque, poupées –, on comprend que notre conception du corps n’est pas une donnée mais une perception codée et évolutive, liée à une époque et à une culture. Kiki Smith trouve une partie de son énergie dans le fait qu’elle pille diverses traditions pour mieux les modifier et les adapter. Plus je m’intéresse à son travail, plus je suis convaincue que sa démarche artistique consiste à déplacer les frontières, à bouleverser les divisions, les catégories, les séparations et les définitions de notre corps par rapport au monde qui nous entoure. Le fait que ses corps (ou fragments de corps) humains et animaux, en deux ou en trois dimensions, soient rendus dans une débauche de matériaux différents (parfois en combinaison) – tissu, papier, cire, bronze, cheveux, porcelaine, latex, verre, aluminium, étain, or, bois, plumes, pierres précieuses, Plexiglas, pigments –, introduit dans la vision une dimension tactile. En parcourant l’exposition, je ne cessais d’imaginer ce qui se passerait si je commettais l’acte interdit : tendre le bras pour toucher et caresser les œuvres. »

© Siri Hustvedt, « Kiki Smith. De femmes et de fleurs », 2008