Le corps est un lapsus

Robert Mapplethorpe  Ajitto 1981

robert280Robert Mapplethorpe, Ajitto 1981

« Tout spécialiste, privé ou public, de la représentation érotique connaît cette difficulté : à peine vu, ou utilisé, le document se refroidit, se fige, comme s’il demandait à être détruit. Rien de plu difficile que de faire durer visuellement un fantasme. La cause en est simple : consciemment ou non, l’excitation sexuelle se déroule sur fond verbal, elle est immergée dans une coloration de mots, des voix, des accents, des murmures, des gémissements virtuels appelés par l’horizon de l’acte. D’où l’intelligence de la mise-en-scène sadienne : rien ne sera fait qui ne puisse être dit, raconté, détaillé. Le visible doit « sortir » de l’audible. À cette condition, la répétition devient une fête des déformations.

La photographie a aujourd’hui deux limites terribles : la publicité et le sport. La pression emphatique de l’image corporelle imposée par ces deux contraintes pèse plus ou moins sur toute opération de dénudation. Regardez le bazar pornographique : le texte soigneusement stéréotypé, sert de légende kitsch à un mixte colorié de produit ou de performance. Il faut que ça marche, et ça marche. Pas de marge, pas de ratage ou de reprise, pas de malaise ou de vertige flou suggéré, pas de trouble : une solide croyance imprègne les cadrages et les découpages. L’image pornographique est tonique, on sent en elle le dynamisme même de la pruderie simplement inversée, elle a quelque chose de naïvement « nordique », elle est conforme à l’esprit protestant du capitalisme en expansion, cadre moyens, secrétaires, commencement, milieu, fin. Moteur. Action. Le sexe est enrôlé dans l’espace de la consommation. Sa négativité est niée, elle est devenue rentable. Il s’agit de perpétuer le mouvement sur place, de le bloquer dans une cohérence qui doit fonctionner. Hétérosexuelle ou homosexuelle, animalière ou pédophile, un même sentiment du devoir habite chacune de ces scènes de piété profonde. Seuls, parfois, et pour cause, les travestis parviennent à faire passer un message de retrait, de détachement, autrement dit de vice. Que les femmes ne s’intéressent pas à la pornographie, même si elles sont appelées à la consolider, c’est tout dire. Elles savent très bien, sans avoir à le formuler, de quoi et comment elles sont le leurre qui emporte toute la comédie dans ses fibres. Voilà donc un marché réglé.

La photographie efficace, au contraire, donne l’impression que quelque chose se dit. Elle essaye d’occuper un lieu de contradiction et de dérapage. Les meilleurs photographes (Mapplethorpe, Glover) s’enfoncent dans une méditation invisible. L’image est là, mais elle est là comme un élément qui n’aurait pas dû être là, comme un moment de méditation transitoire. LE CORPS EST UN LAPSUS, voilà ce qu’elles suggèrent. Une faute. Une erreur. Une chute du temps. Une bévue du système. Un trou dans la gestion des physiologies. Une insulte légère à l’esprit d’entreprise. Un détournement d’énergie. Un rappel, plus ou moins violent, de la gratuité des organes. Un NON. « C’est en crachant sur ses limites, écrivait Bataille, que le plus misérable jouit. »

Cette négation, aujourd’hui, est de plus en plus clandestine, risquée, malaisée à atteindre ? Sans doute. C’est en effet la première fois, dans son histoire que l’humanité dispose d’une « bonne version » officielle de la sexualité, y compris de ses déviances, de ses anomalies, de ses tares. Rien ne l’impressionne plus outre mesure, l’humanité, et c’est probablement la raison pourquoi nous vivons simultanément une époque de conformisme redoublé et de libéralisme bienveillant, médical, formidablement moral.

Des nus ? Tant que vous voudrez. Des postures ? Je vous en prie. Des coïts, des sodomisations, des fellations ? Mais comment donc. Du sado-masochisme en cérémonies pour présentations de mode ? Oui, oui. Ce qu’il faut éviter à tout prix, semble-t-il, c’est l’instant. Sa dépense pour rien, son spasme intérieur. Une bonne photo, de ce point de vue, c’est rare. On y sent une décision farouche d’exhiber pour mieux cacher, de mettre en avant pour mieux dérober, de souligner l’impossible. Silence profond, donc, ou cri. Fragment de langue inconnue et indéchiffrable. Quelqu’un qui va vers sa jouissance est quelqu’un qui accepte, ou non, de s’entendre lâcher son texte, de s’exprimer brusquement dans un dialecte dont il repousse indéfiniment la clé. Des photos, de simples photos, peuvent alors prendre l’allure et la grandeur de parfaits hiéroglyphes. Au milieu des villes dans des appartements soudain habités, dans des salles de bains devenues magiques, malgré les postes de télévision et contre eux, en dépit de la vente des corps aux objets qui les dominent, plus loin que la vie, dans une lumière de mort qui détruirait la mort, on voit alors, brièvement, la signature d’une respiration anonyme et pourtant absolument singulière. Celle du désir de nuit que rien n’a pu empêcher. »

Philippe Sollers

PHOTO n°221-Février 1986

Ps: ce texte de Philippe Sollers a été initialement mis en ligne le samedi 7 novembre 2009 dans SOLLERS Philippe Blog