Le sexe et l’effroi

Helmut Newton, Catherine Deneuve, Paris, 1983

« Ovide est si sûr de la fascination meurtrière qui a lieu de regard à regard que lui-même, le conteur, apostrophe son héros et lui fait la leçon : ” Crédule enfant, pourquoi t’obstines-tu vainement à vouloir prendre dans tes bras une image fugitive (simulacra fugacia)? Ce que tu recherches n’ existe pas. L’ objet que tu aimes, tourne-toi et tu le perds. Le fantôme (umbra) que tu aperçois n’est que le reflet (repercussio) de ton image (imago).” Mais Narcisse ne veut rien entendre de ce que lui dit son auteur et reste sidéré par les deux yeux qu’il a devant lui. […]

Il faut éviter le regard direct. Mais Narcisse n’a pas prémédité les ruses de Persée pour éviter le regard de Méduse. Il ignore le face à face mortel. Il ignore qu’existe un apotropaion pour éviter le regard d’envie : le fascinus. L’eau du ruisseau dans la forêt est toujours le miroir du temple de Lycosoura où dans le bronze obscur le fidèle ne voyait pas son visage mais contemplait un dieu ou un mort dans le monde des enfers.

Tel est l’avertissement que l’Eros adressait à Psychè concernant son corps : Non uidebis si uideris (Tu ne le verras plus si tu le vois).

Il est interdit de regarder devant soi (Persée, Actéon, Psychè). Il est interdit de regarder derrière soi. C’est ce qu’Ovide le conteur dit à Narcisse en interrompant son récit, et qu’il lui dit curieusement dans les termes qui s’imposeraient pour s’adresser à Orphée plus qu’à Narcisse : Quod amas, auertere, perdes (L’objet que tu aimes, si tu te retournes, tu le perdras). Pourquoi Narcisse songerait-il à se retourner ? Le regard latéral des femmes romaines, ou bien s’arrache au face à face, ou bien entame un retournement qu’elles n’achèvent pas. »

Pascal QUIGNARD, Le sexe et l’effroi, Gallimard, 1992