De la dissimulation envers soi-même

Albert Watson, Halima Ben Taj, Essaouira, Morocco, 1998

Il me semble que le bon ordre pour un tel artifice soit de commencer par l’appliquer à sa propre personne ; mais il faut faire montre d’une extrême prudence, dès lors que l’homme doit se cacher à lui-même, et ce pour une durée qui n’outrepasse pas celle d’un très bref intermède, autorisé par le « connais-toi toi-même », afin de prendre quelque récréation en se promenant quasiment hors de sa personne. D’abord, donc, chacun doit s’attacher non seulement à avoir une idée de lui-même et de ce qui lui appartient, mais à en acquérir une connaissance complète, et hanter non la surface de l’opinion, qui souvent est trompeuse, mais la profondeur de ses pensées, et prendre la juste mesure de son talent et parvenir à connaître ce que réellement il vaut, car il est très étonnant de voir combien chacun s’emploie à savoir le prix de ce qu’il possède et combien sont rares ceux qui ont le souci ou la curiosité de comprendre quelle est la valeur véritable de leur être. Or, présupposé que l’on ait fait tout ce qu’il leur est possible pour connaître cette vérité, il convient que, certains jours, celui qui est misérable oublie son malheur et cherche à vivre avec au moins quelque image qui le satisfasse, de sorte qu’il n’ait pas toujours présent à l’esprit l’objet de ses misères. Dans la mesure où il est fait de cela bon usage, il y a certes tromperie, mais honnête, puisqu’il s’agit d’un oubli qui n’est pas total et qui sert de repos aux malheureux et que, bien que ce soit une faible et dangereuse consolation, il est impossible de s’en passer si l’on veut ainsi respirer ; et ce sera comme un sommeil des pensées lasses, tenant légèrement clos les yeux de la connaissance de son propre sort, pour mieux les ouvrir après ce si bref instant de soulagement : je dis bref, parce que ce sommeil se transformerait aisément en léthargie si l’on abusait d’une telle négligence.

Torquato Accetto, De l’honnête dissimulation,Verdier, 1990