L’oeil ébloui

IRVING PENN Four-Eyed Beauty, New York, c. 1965

Ainsi le trompe-l’oeil n’est qu’un piège qui nous renvoie à notre regard, à la manière dont nous regardons – et occupons – l’espace. Si une « vraie » maison s’élevait là où il n’y a qu’un mur, si des vrais jardins à la française s’étalaient au-delà de ces grandes baies vitrées, si de vraies fenêtres habillaient ces façades, peut-être ne prendrions-nous même pas la peine de les regarder. Ce qui arrête notre regard, un court instant, c’est l’irruption de la fiction dans un univers auquel, à cause de ce que l’on pourrait appeler notre cécité quotidienne, nous ne savons plus prêter attention. En ce sens, les trompe-l’oeil fonctionnent un peu comme les mots croisés : ils posent une question dont la réponse est tout entière contenue dans l’énoncé qui la formule (par exemple : « vide les baignoires et emplit les lavabos » pour « entracte »), mais qui demeure énigmatique tant que l’on n’a pas opéré le minuscule glissement de sens qui la résout dans son évidence imparable.

Georges Pérec, « Ceci n’est pas un mur… », préface du livre Le trompe-l’oeil de Cuchi White.