La fin de l’exotisme

(c) Irving PENN, «Three Women of Rissani (Morocco)» , 1971

(c) Irving PENN, Three Cretan Women, Crete, 1964

(c) Irving PENN, Three Dahomey Girls, One Reclining, 1967

« L’anthropologisme est un exotisme au sens où il met en série des altérités sous la bannière de la pensée sauvage et dresse ainsi une barrière entre le monde de la raison maîtrisée et celui du mythe. De nombreux auteurs ont montré combien cette coupure était toujours contemporaine de situations de domination politique. La notion de « mythe » émerge quand la cité grecque s’efforce de se distinguer des barbares. Au cœur de l’ethnos sont relégués tous ceux qui ne sauraient entrer dans la polis parce qu’habitants des « banlieues » où l’irrationalité orale rend impossible l’exercice du logos et de l’écriture. Reste aux métèques à se consoler avec leschimères de leur altérité. Si, comme le dit Victor Hugo, « rêver est permis aux vaincus » c’est bien parce que le marquage militaire, administratif et scientifique des dominés les prive de leur capacité à dire et à faire leur propre histoire.
Il est significatif que les intérêts des pouvoirs coloniaux se confondent souvent avec ceux de l’analyse anthropologique.La décontextualisation des actes et la dépersonnification des acteurs, qu’elles soient l’effet de réglementations ou de savantes théories, plongent les indigènes dans un no man’s land territorial et mental où leurs capacités d’action se voient considérablement limitées. Ces rapports de forces ont défini les conditions politiques de la connaissance de « l’autre ». Certes les ethnographes s’en sont souvent démarqués en cherchant à se rapprocher physiquement et intellectuellement des populations locales et leurs enquêtes ont livré un nombre important d’informations que les seules administrations coloniales n’auraient pas pu fournir. Mais, au bout du chemin, la mise en sens de ces produits de l’enquête, leur coordination au sein de textes descriptifs ou analytiques, qu’ils soient monographiques ou comparatifs, nourrit encore, dans leurs versions les plus fonctionnelles ou les plus formelles, cette hypothèse de l’altérité profonde qu’ont en partage le relativiste et l’idéologie coloniale. »

Bensa, Alban, La fin de l’exotisme. Essais d’anthropologie critique, Anacharsis, 2006